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Discours de Maxime Laporte le 7 novembre 2015

 

Monsieur le Chef de l’opposition officielle,
Monsieur le député de Bourget,
Monsieur le député de La-Pointe-de-l’Ile,
Monsieur Paul Gérin-Lajoie,
Monsieur Pierre Curzi,
Distingués invités,

Chers amis,

 

Nous sommes rassemblés ici ce soir, en ce pays fleuri et fleurdelisé du frère Marie-Victorin, afin de rendre hommage à un Québécois d’exception, un Patriote, un scientifique de génie, un artiste de la physique. Monsieur Demers, sachez que je suis ému de me retrouver ici sur cette scène sachant tout le bien que nous procure votre existence, à nous tous, pauvres mortels. Je salue la famille Demers, Joël en particulier en qui j’ai découvert un être tout aussi entêté d’avenir que la Société Saint-Jean-Baptiste depuis sa fondation 1834 ; je salue également Thierry, et tous les proches, collègues et collaborateurs de notre lauréat de ce soir.

Disciple de Marie-Victorin et de Léon-Lortie, physicien émérite, inventeur du système chimique du Québécium et seul Québécois francophone à avoir participé au projet Manhattan, Pierre Demers figure parmi nos plus illustres défenseurs de la langue française. Président-fondateur de la Ligue internationale des scientifiques pour l’usage de la langue française (la LISULF), Pierre Demers célèbre cette fin de semaine, son 101e anniversaire de naissance.

C’est le moins qu’on puisse dire, il était plus que temps qu’on reconnaisse de manière officielle et solennelle, la contribution de ce grand citoyen à l’avancement de nos intérêts. Comment a-t-on pu, pendant tout ce temps, attendre et attendre et surseoir indéfiniment à l’attribution au professeur Demers, en sa qualité presque innée de bene merenti de patria, des reconnaissances nationales qui s’imposent depuis toujours et de façon évidente? Je ne me l’explique pas et c’est pourquoi, dès mon arrivée à la tête de la Société l’an dernier, j’ai tenu à ce que nous rattrapions le temps perdu, en convainquant notre Conseil général de décerner à Pierre Demers le Grand prix scientifique Léon-Lortie. Ce prix porte d’ailleurs le nom d’un autre personnage hors du commun qui fut le directeur de mémoire de Pierre Demers lorsqu’il était étudiant à la maîtrise en chimie. Il faut dire que j’ai été heureux d’apprendre cet automne que monsieur Demers recevra le prix Marie-Victorin du gouvernement du Québec, cela après moult efforts de représentations effectuées notamment par la famille et auxquels la Société a pu contribuer modestement.

Mais tout de même, et quoiqu’il vaille mieux tard que jamais, comment expliquer ce sursis de 101 ans avant de redonner à César ce qui, à mon avis, lui revenait de droit? C’est peut-être que le professeur Demers appartient à une classe à part. Il est de la race des vivants, des passionnés et des immortels, de la race des dignes autant que de ceux qui savent s’indigner. Il compte parmi ces hommes exceptionnels qui se tiennent debout, qui ont véritablement le sens de la patrie, imperturbables, non-négociables, et incorruptibles dans leur quête de savoir et leur désir incandescent de liberté et de justice. Bref, Pierre Demers est de ceux qui dérangent et qui agissent à contre-courant, puisque profondément attachés à leurs idéaux, à leur soif d’extraordinaire, qui les aspire vers la perfection et la vérité dans un monde par trop médiocre ; un monde qui, à bien des égards, simule le bonheur et la liberté pour mieux dissimuler les véritables agents de salut. On a tant de leçons à apprendre du professeur Demers, et trop longtemps nous avons de mauvais élèves. En 2015, 101 ans après la naissance de notre récipiendaire, le temps était donc venu de relever notre cote Z, pour la postérité.

J’aimerais souligner le travail extraordinaire réalisé par Pierre Demers et la LISULF afin de promouvoir depuis 30 ans auprès des décideurs, des universitaires et de la population en général, l’usage du français dans l’enseignement, la communication, la recherche et les publications scientifiques. Nos élites, tant au niveau national qu’international, doivent faire preuve de responsabilité et agir dans ce dossier crucial, où l’on a le plus souvent multiplié les vœux pieux et les belles paroles, mais sans que les bottines ne suivent les babines.

Le combat de Pierre Demers doit à tout prix être poursuivi, car la dégringolade de la langue de Pasteur est plus abrupte que jamais. Comme le rapportait récemment Vincent Larivière, expert de la question des transformations dans la communication savante, la proportion des publications internationales en français réalisées par des chercheurs québécois oeuvrant dans le domaine des sciences naturelles et médicales, est de seulement 0,5%, pour ne prendre que cet exemple! Madame la Première ministre Pauline Marois, qui a piloté une consultation en profondeur sur ce sujet alors qu’elle était au pouvoir, a déjà souligné qu’il en va à la fois de la diversité des pensées, en recherche, et de la survie de la langue française et des peuples qui la portent et qui la vivent. Plusieurs observateurs ont déjà déploré que le gouvernement actuel se traîne les pieds en cette matière. C’est sans compter le sur-financement éhonté des universités de langue anglaises au Québec par nos gouvernements, qui a pour corollaire le sous-financement chronique de nos universités francophones qui se retrouvent trop souvent à l’ombre, notamment du mastodonte mcgillois.

Si notre langue n’est pas au cœur des activités de pointe, elle finira lentement mais sûrement par n’être plus qu’une langue folklorique comme on l’observe dans de nombreux endroits en Amérique du Nord.

Le français, langue d’État, langue de diplomatie, langue de l’amour, et certainement, langue par excellence des sciences et de la philosophie, a été jusqu’ici un outil extraordinaire de développement du savoir et de la pensée moderne. La précision, la grâce de cet idiome riche et puissant imposent le respect et est un élément clé de notre intelligence collective. Pourtant, le français ne cesse de reculer dans les publications scientifiques au profit de l’anglais. Tout le monde le sait, la langue anglaise est en voie de devenir parfaitement hégémonique en ce domaine comme presque partout ailleurs.

Or, on ne pense pas le monde de la même façon selon la langue qu’on habite. Pour suivre l’exemple de Pierre Demers et être à la hauteur de son héritage, il faudra dans les prochaines années, opposer systématiquement à la domination tous azimuts de la langue anglaise et de la pensée anglaise, la résistance et la diversité de l’ensemble des civilisations qui parlent et pensent autrement! Comme pour les instruments de l’orchestre, toutes les langues du monde doivent faire entendre leur voix dans le concert des peuples. Sinon, les tambours battants de l’impérialisme culturel anglo-saxon, enterreront fatalement tout le reste, appauvrissant pour la suite du monde, le patrimoine de l’humanité. Et au diable la musique, et au diable l’universalité! Pour emprunter le langage des progressistes dont je suis, ce n’est pas ça, faire du développement durable. Et ce n’est pas équitable non plus.

Alors, à nous de travailler à redonner toutes ses lettres de noblesse à la langue française, dans le monde des sciences comme dans tous les domaines ! Pour cela, inspirons-nous de Pierre Demers, et tenons-nous debout, droits, grands et fiers ! Et vive le Québec libre et français !

À présent, au nom de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, j’ai l’honneur de décerner à monsieur Pierre Demers, le Grand prix des sciences Léon-Lortie.

Signature Maxime Laporte
Maxime Laporte,
avocat
Président, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal