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Merci à Willie Gagnon pour la transcription de ce discours éclairant

Voici un extrait de l’allocution de M. Jean Royer, chef de cabinet du premier ministre Jacques Parizeau (1989-1995) dans la commémoration de l’accession au pouvoir du Parti Québécois

[…] Parti québécois.
Je connaissais M. Parizeau avant 1988. Je l’ai rencontré quand il a été désigné comme candidat du Parti québécois dans le comté de l’Assomption en 1976. À l’époque, j’étais un jeune militant. Quand il m’a remarqué, si je puis dire, il m’a demandé, il dit : « Qu’est-ce que vous faites? » Mais, je dis : « Je vais à l’école, M. Parizeau. » Bien, il dit : « Si vous allez à l’école, il dit, venez donc me montrer vos travaux le lundi à mon bureau de comté. » Alors, j’ai été lui montrer mes travaux, à son bureau de comté. Il m’a dit ce qu’il en pensait. Il corrigeait mes fautes d’orthographe. Et après, on discutait de politique. Il me donnait des, comme il le disait, des missions. Ses missions, ça consistait, dans le fond, à faire avancer ses idées dans les structures du Parti québécois. Ses idées n’étaient pas toujours celles de M. Lévesque. Il a toujours été très généreux avec moi. En 1981, quand j’ai complété mes études au Québec, il m’a proposé d’aller compléter des études supérieures à l’université de Syracuse, en administration publique, ou de le suivre à son cabinet au ministère des Finances. J’ai choisi de le suivre. Pendant toutes ces années, j’ai appris à le connaître, je pense à bien le connaître, presqu’à le deviner.
Pourquoi était-il souverainiste?
Essentiellement, pour une raison simple, mais logique. Selon ce qu’il avait observé, tous les gouvernements du Québec revendiquaient des droits qui étaient, selon les gouvernements de l’époque, essentiels au développement économique, social et culturel du Québec. Il allait souvent participer à ces discussions et ce qu’il notait, c’est que même si le gouvernement fédéral était d’accord pour accorder ces droits, dès le moment où cela aurait été fait, le gouvernement du Québec aurait eu une nouvelle liste. Là, M. Parizeau comprenait que dans le but d’assumer une cohésion au gouvernement central, le gouvernement fédéral avait une limite aux pouvoirs qu’il pouvait accorder. À partir de ce moment, M. Parizeau en a conclu qu’il y avait essentiellement deux options possibles. La première était que le gouvernement du Québec cesse de demander de nouveaux [pouvoirs] ou qu’il demande tous les pouvoir.
M. Parizeau était un stratège, meilleur stratège que tacticien. Il cherchait à comprendre les erreurs du passé de façon à ne jamais les répéter. À titre indicatif, pour lui, le référendum de 1980 était porteur de leçons qui vont être déterminantes dans sa stratégie au moment du référendum de [1995]. Je vais vous donner trois exemples.

  • Pour lui, un référendum avait davantage de chances d’être gagnant, si sa tenue devenait la priorité absolue du gouvernement et qu’il se tenait rapidement dans le mandat. Les autres réformes gouvernementales attendront. C’était, dans le fond, le contraire du processus employé en 1980.
  • Deuxièmement, le gouvernement du PQ était bien seul à porter le projet au moment du référendum de [1980]. Pour M. Parizeau, l’ajout de partenaires représentant la société civile était nécessaire.
  • Troisièmement, le concept de souveraineté trait-d’union association, était représentatif, était une réponse à l’époque, [puisqu’il] existait, à la fin des années 70, des barrières tarifaires et des tarifs douaniers importants entre les pays. Le Québec souverain devait donc conclure une entente économique avec le reste du Canada pour avoir un accès au marché canadien. Sinon, les perspectives de prospérité était beaucoup plus minces. Mais ce concept nécessitait l’accord du reste du Canada, ce qui leur accordait une capacité d’influencer lourdement le choix des Québécois au moment de la campagne référendaire. Combien de citoyens posaient la question, durant la campagne référendaire : « Qu’est-ce qui va arriver s’ils disent non à l’association? »

Ce qui me rappelle une rencontre que j’ai eue avec Bernard Landry, qui était un optimiste là, au milieu de la campagne référendaire de [1980], il me dit : « Jean, il dit, on va perdre la campagne référendaire. — Pas vous, M. Landry, dites-moi pas ça là. — Ah, il dit, je sors d’une rencontre dans une maison pour personnes âgées et là, il dit, les fédéralistes étaient passés avant moi. Quand je suis rentré dans la salle, il y avait beaucoup beaucoup d’appréhensions, de craintes et les gens nous disaient ‹ Ils vont dire non au projet d’association. On va se retrouver seuls. › Alors, il dit, au lieu de faire mon discours, j’ai décidé d’accepter les questions, pour espérer renverser la tendance. Alors première question qui m’est posée, c’est une Madame qui me dit : ‹ Monsieur Landry, c’est-tu vrai que si on vote oui, on n’aura plus les oranges de la Floride. › Je commence à lui expliquer pourquoi. Mais non, ça sera pas ça, ça sera pas ça… À la fin, je me trouvais convaincant, alors je lui ai demandé : ‹ Est-ce que vous m’avez compris? › Elle dit : ‹ Oui, merci M. Landry. Mais les bananes? › »
Pour M. Parizeau, le concept de souveraineté-association était le bon, mais il était parfaitement conscient qu’il était le porteur d’une faiblesse, mais importante. M. Parizeau quitte le Parti québécois en 1984 pour deux raisons.

  • M. Lévesque a choisi de donner une nouvelle chance au fédéralisme canadien. M. Parizeau comprend ce choix, qui correspond d’ailleurs à l’option privilégiée des Québécois. Mais M. Parizeau ne croit pas à la possibilité, par ce système fédéral, de répondre aux besoins du Québec.
  • Deuxième raison, il n’y avait plus de perspective possible pouvant mener, à court terme, à la souveraineté du Québec.

Dans ces conditions, M. Parizeau, qui n’aime pas beaucoup la politique — il trouve ça dur, il trouve ça ingrat, il est fatigué de la pression médiatique — décide de retourner à son métier d’enseignant et de consultant. À cette époque, d’ailleurs, il m’indique que le PQ va perdre les élections et que M. Johnson deviendra le prochain chef du PQ, et que ceci va éloigner davantage les perspectives entourant la souveraineté.
Je vous dirais, deux éléments extérieurs au PQ vont bouleverser la patente.

  • Le traité de libre-échange avec les États-Unis.

Comme le disait Pierre [Duchesne], à titre de consultant, il est parfaitement informé du dossier. Il est consulté par le gouvernement fédéral, par le chef de l’opposition M. Turner. M. Bourassa lui demande de venir en commission parlementaire expliquer le traité aux députés de l’Assemblée nationale. M. Parizeau indique, à ce moment-là, qu’il y voit deux avantages majeurs, au traité. Le premier, c’est bon pour l’économie du Québec. Le deuxième, surtout bon au niveau de politique. Et je reprends ici sa formule : « Avec le traité de libre-échange, on réalise l’association avant la souveraineté. Si le premier ministre du Manitoba ne veut pas faire affaire avec le Québec, nous ferons affaire avec son voisin, le Wisconsin. » Le trait-d’union nécessaire et obligatoire venait de disparaître. Il était surpris de voir l’opposition de M. Johnson, à l’époque, qui était opposé à ce traité.

  • Deuxième événement, M. Bourassa convoque M. Parizeau à sa résidence d’Outremont pour lui expliquer l’accord du Lac Meech.

Après cette rencontre, la perspective politique vient de changer pour Monsieur. Il est maintenant convaincu de deux choses. L’entente du Lac Meech est tellement minimaliste qu’il n’y a pas de place à reculer pour M. Bourassa. Comme il m’a dit : « Il n’y a pas de viande. On est déjà à l’os. » Et malgré son caractère minimaliste, la connaissance qu’a M. Parizeau du Canada anglais l’amène à penser que cette entente sera inacceptable pour son opinion publique. Là encore, il ne comprend pas la position de M. Johnson qui présente l’entente comme un grosse affaire dangereuse pour le Québec. M. Johnson présentation ça comme le « Monstre du Lac Meech ».
Pour M. Parizeau, le traité de libre-échange ainsi que l’échec appréhendé de Meech vont provoquer l’ouverture d’une fenêtre pouvant mener à la souveraineté. Il ne veut pas la manquer. Les évènements vont se bousculer et Monsieur devient chef du PQ. Mais sans ces deux événements, je ne crois pas que Monsieur serait revenu en politique.
La stratégie de Monsieur est simple :

  • gagner les élections qui suivront l’échec de Meech;
  • et tenir rapidement un référendum sur la souveraineté.

Mais avant de vous présenter les cinq pivots de cette stratégie, deux incontournables apparaissent au radar :

  • réussir à passer au travers de l’élection de 1989;
  • et travailler à l’échec de Meech.

En 1988, au moment ou Monsieur revient aux affaires, le PQ n’a plus de chef, n’a plus de membre, n’a plus d’argent, n’a plus d’idée, n’a plus d’organisation. Le défi est de taille. Malgré tout, on a réussi à faire un bon résultat à l’élection de 1989. C’était encourageant.
Pour Meech, l’action de Monsieur et du parti se situe à deux niveaux :

  • Premier niveau : au Québec, c’est de s’assurer que M. Bourassa ne recule pas sur l’entente originale. Jacques Brassard a joué un rôle important à l’Assemblée nationale sur ce sujet.
  • Le deuxième niveau, moins connu, qui consistait à expliquer publiquement, mais surtout privément, aux élites du Canada anglais, que si Monsieur devenait premier ministre, nous la clause de la société distincte, on va vous l’essayer dans tous les domaines, dans tous les secteurs, à tous les jours. Si ça marche, ça va devenir l’enfer. Et si les tribunaux nous disent que ça marche pas, ça va être l’enfer. Généralement, après ces rencontres, le niveau d’opposition à Meech augmentait au Canada anglais.

Mais ça, c’était de la tactique.

La stratégie de M. Parizeau qui devait mener à l’indépendance reposait sur cinq pivots.

  1. Premièrement, la définition et la préparation du projet. Le projet de [1995] n’était pas celui de 1980. Quinze ans plus tard, le monde avait changé. Ramener le concept à la formule ‹ toutes les lois, tous les impôts signés (sic), tous les traités › n’était plus suffisant. M. Parizeau n’aimait pas son travail de chef de l’opposition. Il va donc se consacrer à temps plein de façon presqu’obsessionnelle à développer le projet de façon à le préciser au maximum. La question du dollar, les relations internationales, l’armée, la décentralisation des pouvoirs vers les régions, le genre et le niveau d’association avec le reste du Canada, tout était discuté, tout était préparé. Beaucoup de comités, formés de personnes compétentes mais surtout discrètes, qui répondaient directement au chef, ont collaboré pendant des années à préparer le projet. À titre d’exemple, beaucoup les personnes sous la responsabilité de Louis Bernard, avec Yves Duhaime, Jean-Roch Boivin, Michel Carpentier et Pierre-Paul Roy, ont eu une contribution essentielle à la préparation d’une proposition définissant la structure et le fonctionnement du gouvernement du Parti québécois de 1989. Pierre-Paul Roy était présent parce que M. Parizeau tenait à ce que M. Bouchard soit informé de toutes information de nature fondamentale. Beaucoup d’experts qui n’avaient aucune expérience politique ont contribué au travail de préparation. Des banquiers, des hauts fonctionnaires de Québec et d’Ottawa, même un de l’Ontario, des gradés de l’armée canadienne, évidemment, toujours dans la plus grande discrétion.
  2. Dès son arrivée au PQ, Monsieur a travaillé pour mettre en place une coalition de partenaires qui nous permettrait d’additionner les appuis et de donner accès à des réseaux important, plus difficilement accessible, comme dans les milieux de travail. Au début, 88, Meech était un dossier secondaire dans l’actualité. Le dossier de la langue a été celui qui a servi à bâtir les premières collaborations, à faire cohabiter sous un même parapluie et pour une même cause des organisations qui ont une culture de fonctionnement et des intérêts opposés. M. Parizeau a pu compter sur l’appui de Normand Brouillette en ce travail et ça l’a beaucoup aidé, parce que c’est un travail extrêmement difficile et extrêmement complexe. M. Parizeau a même à accorder au parti de Mario Dumont les moyens pour exprimer sa différence au moment du référendum de 92 et 95.
  3. Troisièmement, Monsieur voulait avoir une machine de guerre. Monsieur était parfaitement conscient de l’importance de l’organisation. Quand il était député en 1976, il exigeait de son association de comté qu’on ait plus de 10 % de toute la population votante comme membres du parti. Pendant des années, le nombre de membres du Parti québécois dans l’Assomption était de plus de 3500 membres. Dans le comté voisin, Yves Blais, comprenant la force du système, a poussé le modèle jusqu’à avoir 4000 membres dans le comté. Ce qui faisait de ces comtés des comtés imprenables.
  4. Quatrièmement, notre mode de fonctionnement. Notre mode de fonctionnement se résumait souvent à l’expression suivante : « La discipline républicaine ». M. Parizeau réunissait son état-major tous les lundis matins, formé des conseillers et de ceux qui dirigeaient le parti : Bernard Landry, Paul Bégin et Guy Chevrette évidemment, responsable de l’aile parlementaire. Et à toutes les semaines, les tactiques, la stratégie étaient revues sans complaisance. Et à la fin, M. Parizeau tranchait. M. Parizeau a été un chef qui avait à vivre avec le fait qu’en 1992, [1993], [1994], [1995], on a connu là quatre consultations. Les partis, aujourd’hui, ont une consultation, ils ont pratiquement besoin de deux ans pour se reposer. On en a eu quatre pendant quatre ans. Parizeau était le genre de chef où « Je suis votre chef, donc, vous me suivez. », et non pas « Je suis votre chef, donc, je vous suis. » Je sais pas si vous voyez la différence.
  5. Il y avait, également, dans le mode de fonctionnement, quelque chose de fondamental, qu’il a lui-même exprimé jusqu’à la limite. C’est que la cause passait avant les intérêts personnels, les questions d’ego. Il a poussé cet exercice… là j’aurai pas assez de temps. Peut-être [qu’]à un autre occasion j’aurai l’occasion de vous raconter cet événement.

Dernier point… je conclus là-dessus. Notre stratégie était aussi basée sur le fait que nous n’avions pas de plan B. Parizeau est venu en politique en voulant réaliser la souveraineté. Pendant toutes ces années, il me l’a dit dix fois plutôt qu’une, s’il avait eu la conviction qu’il ne pouvait pas rendre le projet à échéance, il aurait démissionné et payé le prix.

Nous n’avions pas de plan B.