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Par Jean Dorion, ancien Président général SSJB

 

 

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Déprimant spectacle que celui d’Amir Khadir s’adressant en anglais à l’Assemblée nationale et du ministre Leitão qui lui répond dans la même langue. Déprimants aussi les messages de partisans qui félicitent Khadir de ce coup de publicité (!). Il y a aussi, heureusement, beaucoup de réactions plus critiques mais on quitte ce spectacle avec le sentiment qu’au Québec, tout est toujours à recommencer.  VOIR LA VIDÉO

En 1968, le gouvernement confiait à une commission présidée par le linguiste Jean-Denis Gendron la mission d’enquêter sur les moyens d’améliorer la situation du français au Québec. Voici quelques extraits du rapport que la Commission Gendron déposait cinq ans plus tard, en 1973.

« Il ressort que si le français n’est pas en voie de disparition chez les francophones, ce n’est pas non plus la langue prédominante sur le marché du travail québécois. Le français n’apparaît utile qu’aux francophones. Au Québec même, c’est somme toute une langue marginale, puisque les non-francophones en ont fort peu besoin, et que bon nombre de francophones, dans les tâches importantes, utilisent autant, et parfois plus, l’anglais que leur langue maternelle »

« Les immigrants sont arrivés au Québec pour améliorer leur situation matérielle et pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants. Ils ont été obligés de travailler en anglais pour vivre et ils ont vu les Canadiens français leur donner l’exemple ».

Pour corriger cette situation, le rapport recommandait de faire du français « […] la langue commune des Québécois, c’est-à-dire une langue qui, étant connue de tous, puisse servir d’instrument de communication dans les situations de contact entre francophones et non francophones. »

Et elle proposait un moyen central pour établir cette « langue commune » et pour qu’il cesse d’être une langue qui « n’apparaît utile qu’aux francophones » : faire du français la langue officielle du Québec. Ce que tenta le gouvernement Bourassa avec un projet de loi 22 plutôt bancal. Et ce que réussit à faire dans une plus grande mesure le gouvernement Lévesque en 1977, par l’adoption de la loi 101, malheureusement fortement charcutée depuis par les tribunaux.

Le petit coup d’éclat d’Amir Khadir est survenu au lendemain du congrès annuel de la FTQ, où les délégué.e.s ont pris connaissance de l’extrême difficulté de travailler en français qui prévaut dans tant de milieux au Québec. Difficile de convaincre les entreprises privées de faire du français la langue de travail de leur personnel s’il ne joue pas toujours ce rôle même au parlement.

Puis-je rappeler aux bonnes âmes qui croient pertinent d’invoquer de prétendus « droits » des anglophones dans cette affaire que ni Khadir ni Leitão, de toute façon, ne sont des anglophones. Agir comme ces deux-là l’ont fait hier, c’est affaiblir encore un peu plus le statut du français comme langue publique commune. C’est affirmer que les anglo-québécois, 39 ans après la loi 101, ont toujours besoin qu’on s’adresse à eux en anglais pour leur faire connaître ce qui se passe au Québec. C’est nier le principe même d’une langue publique commune. Une négation très symbolique, dira-t-on, mais d’un symbolisme puissant car en provenance de notre Assemblée nationale.

C’est, surtout, sacrifier des enjeux historiques au plaisir d’un petit coup d’éclat médiatique.

C’est donner une manifestation, de superficialité, de frivolité et d’inconsistance politiques.

 

 

Jean Dorion