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mezieres

par Claude G. Charron |  Le Patriote – janvier 2015

Dites-moi,  avez-vous déjà entendu parler d’Henri-Antoine Mézière ?
Si c’est non, alors ne vous en faites pas, car vous n’êtes pas les seuls.
Dans la plupart de nos livres d’histoire, ce n’est que furtivement que ce nom de Mézière est mentionné et son image absente. Et pourtant…

Et pourtant, d’autres à son instar ont tenté de nous libérer de notre précaire statut de colonisés et on continue à parler d’eux même si leurs efforts ont été infructueux. Mais pourquoi donc ce Mézière est-il autant tombé dans les limbes alors que, seulement trois décennies après la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre, il a presqu’à lui seul tenté de renverser le cours de l’histoire ?

Le fait d’armes de ce fils de notaire survint en 1793, soit exactement trente ans après le traité de Paris. Il faut savoir que, alors qu’il n’avait que 21 ans, c’est la chute de la monarchie en France qui a fortement motivé Mézière. Parce que la décapitation de Louis XVI le 21 janvier, ajoutée à la proclamation de la république, ne pouvait qu’entraîner la guerre entre la France et l’Angleterre, une nouvelle dynamique s’installait. Tout était possible.

Nous étions loin alors de la communication instantanée, telle que nous la vivons aujourd’hui. Ce n’est que le 25 avril que la Gazette de Montréal informait ses lecteurs de la déclaration de guerre émise par la Convention nationale à l’encontre de la Grande-Bretagne.

Et c’est fin mai que Mézière écrit à ses parents, alors qu’il vient d’arriver à Cumberland Head, petite ville au bord du lac Champlain dans l’État de New-York. Il leur confie: Plusieurs jours avant mon départ, vous dites apercevoir en moi un esprit rêveur et pensif (…) Eh bien je méditais alors cette question, savoir, s’il n’est pas du devoir d’un homme, lorsqu’il le peut, de fuir un pays esclave.

Mais qu’est-ce qui fait dire à Mézière que la terre laurentienne est un pays esclave ? Après tout, deux ans plus tôt, Londres avait enfin accepté l’instauration d’une chambre d’assemblée dans ce qu’on appelait maintenant le Bas-Canada. Ce combat de tous les instants, il l’avait mené avec Fleury Mesplet alors qu’il était son second à la Gazette de Montréal. D’autant plus qu’en tant que secrétaire de la Montreal Society United for Free Debate, on aurait pu croire que Mézière ne pouvait plus prétendre que le Bas-Canada était « un pays esclave ». C’était se tromper.

800px-Le_débat_sur_les_langues_-_séance_de_l'Assemblée_législative_du_Bas-Canada_le_21_janvier_1793
Le débat sur les langues – séance de l’Assemblée législative du Bas-Canada le 21 janvier 1793

 

Dans la lettre à ses parents, il s’explique : Le Canada est esclave puisqu’il ne jouissait d’une constitution qui lui a été donnée par un parlement étranger : parlement corrompu qui touche au moment de sa dissolution pour avoir entraîné l’Angleterre dans la ligue honteuse des têtes couronnées de l’Europe contre les Droits de l’Homme.

C’est donc un Mézière converti au républicanisme qui, en mai 1793, décide de prendre la route pour Philadelphie, alors capitale d’un pays n’étant devenu officiellement indépendant que dix ans plus tôt. Avec l’aide de la France.

En 1793, nous avons donc un jeune Mézière rempli d’audace et d’idéalisme qui ne veut rien de moins que d’entrer en communication avec la France révolutionnaire par l’ambassade de la France aux États-Unis.

Edmond-Charles Genet
Edmond-Charles Genêt, premier ambassadeur de France aux États-Unis.

À l’ambassade, il est chaleureusement accueilli par Edmond-Charles Genêt, que la Convention vient de nommer ministre plénipotentiaire devant convaincre les États- Unis que leur intérêt était de s’unir à la France afin de républicaniser le Canada et la Nouvelle-Écosse.

À la demande de l’ambassadeur, Mézière prépare un mémoire qu’il a intitulé Observations sur l’état actuel du Canada et sur les dispositions politiques de ses habitants. L’ayant lu, Genêt est convaincu que le jeune homme est la personne idéale pour l’aider à rédiger son appel aux Canadiens.

Dans ce texte intitulé Les Français libres à leurs frères les Canadiens, la touche de Mézière est évidente quand on traite des exactions d’Haldimand. Sans qu’ils soient nommés, Mézière sait bien que les éventuels lecteurs allaient comprendre que les victimes de (la) férocité de ce gouverneur général étaient l’imprimeur-éditeur Fleury Mesplet, l’avocat-journaliste Valentin Jautard et l’écrivain Pierre du Calvet, trois intellos ayant eu la malchance d’être nés en France, ce pays qui, dès 1779, avait pris parti contre l’Angleterre. Et donc pour les insurgés américains. Adepte des Lumières, le jeune Mézière n’a pu être que révolté du fait que ces trois hommes aient été incarcérés à cause de leur seul penchant républicain.

Mézière se voit ravi que Genêt ait écrit : L’homme est né libre; par quelle fatalité est-il devenu le sujet de son semblable ? Comment a pu s’opérer cet étrange bouleversement d’idées, qui a fait que des nations entières se sont volontairement soumises à rester la propriété d’un seul individu ?

Il est enchanté par l’action révolutionnaire exigée: Canadiens, il est temps de sortir du sommeil léthargique dans lequel vous êtes plongés. Armez-vous, appelez à votre secours vos amis les Indiens, comptez sur l’appui de vos voisins et sur celui des Français. Il est d’autant plus satisfait que Genêt lui apprend qu’une flotte française de cent cinquante voiles allait bientôt remonter le Saint-Laurent jusqu’à Québec. En juillet, Genêt confie à Mézière la mission de distribuer son appel en sol laurentien. Il accepte, mais ne pouvant revenir en territoire britannique sans se faire arrêter, il s’installe à nouveau à Cumberland Head. Un certain Jacques Rous aura la tâche de délivrer au Québec les 350 exemplaires de l’appel

Pierre du Calvet.
L’écrivain Pierre du Calvet.

Le jeune homme avait raison d’être prudent. En ce début d’été, Dorchester, ce Carleton redevenu gouverneur général après avoir été ennobli, sait très bien ce qui se trame en Amérique républicaine. Des gestes sont posés : en juillet, le service des postes royales cesse de distribuer la Gazette de Montréal. En temps ordinaire, le pouvoir ne s’inquiétait point que ce journal combatte contre la trop grande présence du clergé dans la société. Mais plus maintenant.

En effet, Londres savait trop bien comment l’Église avait été un précieux atout lors de l’invasion américaine de 1775-1776. On pouvait encore compter sur elle comme en fait foi le mandement du 28 octobre de Mgr Jean-François Hubert : Des avis reçus de New-York depuis quelques semaines donnent lieu de soupçonner qu’une flotte française, partie des côtes des États-Unis d’Amérique, pourrait avoir le dessein de faire quelque entreprise sur la province du Bas-Canada. Et l’évêque de Québec de conclure : Les Canadiens ne sauraient violer leur serment de fidélité et d’obéissance au roi d’Angleterre sans se rendre grièvement coupables envers Dieu lui-même.

Hubert savait très bien que l’appel de Genêt avait un effet retentissant dans la province. Le catéchiste est le nom qu’ironiquement on avait donné au document. L’intervention du haut clergé n’avait donc pas suffi. Dorchester fit alors appel à la délation, déclarant qu’il fallait maintenant dénoncer tout citoyen tenant des propos séditieux ou répandant des écrits de nature à soulever les mécontentements.

Proclamation inutile : début de l’année 1794, Genêt décida de mettre le cap sur Brest sans tenter de remonter le Saint-Laurent. Deux raisons principales expliquent cette décision. La première remonte en mai 1793, lors de son arrivée aux États-Unis. Dès ce moment, furent exécrables ses relations avec le président Washington. Ce qui ne poussa point celui-ci à lever la neutralité du pays face au conflit entre la France républicaine et les monarchies européennes.

La seconde raison, c’est qu’il semble que tourna en cauchemar une expédition à Saint-Domingue de la flotte que commanda Genêt. Il y eut bisbille entre marins, à savoir comment s’y prendre avec les esclavagistes et les anti-esclavagistes dans ce qui allait bientôt devenir la république d’Haïti. Tout le monde avait hâte de rentrer en France pour que la Convention départage les responsabilités de chacun dans l’affaire.

Edmond-Charles et Washington
Georges Washington recevant Edmond-Charles Genêt, représentant de la France

Déjà à bord du navire amiral, Mézière n’eut d’autre choix que de suivre Genêt. Ce n’est qu’en 1816 qu’il eut à signer un acte de repentir afin de pouvoir revenir à Montréal et de revoir ses soeurs. En 1819, après avoir oeuvré ici dans le monde de l’édition et du journalisme, il rentra définitivement en France.

Guerres de Sept Ans et d’indépendance américaine, Révolution française, trois événements d’ordre international qui ont façonné ce que nous sommes devenus en tant que nation. Lors des deux dernières secousses, le vent a tourné de façon telle que pendant deux cents ans, l’Église a pu renforcer son pouvoir sur nos arrière-arrièrearrière- grands-parents.

La bride n’a été lâchée qu’avec la Révolution tranquille de 1960. Et elle l’a été pas à peu près ! Ce qui fait que nous sommes si différents des autres peuples. Mais il faudra bien maintenant que quelque chose de grand nous arrive.

Peut-être que ce pétrole sale que l’on veut faire passer de force sur notre territoire est l’événement mondial phare qui va faire qu’enfin tout débloque. D’autant plus que notre Mézière, il semble bien que nous l’avons trouvé en ce GND. Ou peut-être avec PKP.