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François Barbeau, costumier et indépendantiste
a marqué de manière indélébile le théâtre et le cinéma québécois

François Barbeau

Il est des décès qui, en plus de laisser un vide béant, prennent de court. Mort dans son sommeil à l’âge de 80 ans, le costumier François Barbeau était un artiste célébré doublé d’un être profondément attachant, en témoignent les hommages sentis qui ont fusé de toutes parts jeudi. Sous le choc, le milieu pleure un grand. Très demandé, François Barbeau avait maints projets, dont les costumes du futur The Death and Life of John F. Donovan, de Xavier Dolan. Ces jours-ci, il planchait sur ceux de Roméo et Juliette pour son complice de longue date Serge Denoncourt.

François Barbeau s’est vu décerné en 1979 le Prix Victor-Morin des arts de la scène  de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal

Joint en Serbie, où il travaille en ce moment, ce dernier est revenu sur leur longue histoire d’amour professionnelle. « C’est 25 ans de collaboration, confie Serge Denoncourt. J’étais un jeune metteur en scène prétentieux et lui était déjà un costumier renommé. Ç’a tout de suite été un coup de foudre. Il savait dealer avec mon petit caractère, et moi, je savais dealer avec son talent. Et quel talent ! Il faut savoir que ce métier-là, au Québec, c’est lui qui l’a inventé. »

Une amie de longue date, Janine Sutto renchérit, émue. « Autrefois, au théâtre, on amenait nos propres costumes, à moins d’une production historique. François a changé ça. Il a fait comprendre aux compagnies la valeur du costume. Pour nous, c’est un moyen d’accéder au personnage. Il était si brillant, si drôle. Assis dans la salle pendant les répétitions, il avait de ces commentaires mémorables ! À une jeune actrice qui pestait que sa robe entravait ses déplacements, il a répondu du tac au tac “La robe est parfaite : c’est vous qui ne savez pas marcher”. Cher François… On lui doit tellement. »

 

À la scène

Né à Montréal le 27 juin 1935, François Barbeau étudia le dessin au Collège Sir Georges Williams avant de se spécialiser en coupe et en couture chez Cotnoir Caponi. Au milieu des années 1950, Paul Buissonneau lui donna sa chance dans sa célèbre Roulotte. Peu après, il fut embauché aux ateliers du Théâtre de Quat’Sous. Dès lors, les productions s’enchaînèrent, et jamais par la suite François Barbeau ne ralentit-il la cadence.

Un éternel pigiste, comme il ne manquait pas de le rappeler, il accepta des contrats d’à peu près toutes les grandes institutions, comme le Théâtre du Nouveau Monde, l’Espace Go, et surtout Duceppe. Très lié au Théâtre du Rideau Vert, il y conçut les costumes de près de 200 productions.

Monique Duceppe, Yvette Brind’Amour, André Brassard, Alice Ronfard, Denise Filiatrault, Martine Beaulne, Yves Desgagnés, Lorraine Pintal, Brigitte Haentjens, René Richard Cyr… La liste de metteurs en scène qui ont collaboré avec lui est sans fin. Idem pour les univers dramaturgiques qu’il visita : Williams, Tchekhov, Dubé, Genet, Molière, Shakespeare, Tremblay…

Parmi ses réussites les plus éblouissantes, on signalera trois des pièces de Michel Marc Bouchard mises en scène par Serge Denoncourt : Les feluettes avec ses robes faites à partir d’habits de prisonniers, Christine, la reine-garçon avec ses tenues tout droit sorties d’un cauchemar halluciné, et récemment, la bien nommée Divine illusion, où le glamour exacerbé d’une star côtoie l’austérité cléricale sur fond de Grande Noirceur.

 

À l’écran

C’est avec un coup de maître que François Barbeau fit son entrée au cinéma, en 1973, avec Kamouraska, adaptation du roman d’Anne Hébert par Claude Jutra. Entre lainages, dentelles et fourrures, ses costumes séduisent encore.

On peut voir son nom au générique de films tels Les mensonges que mon père me contait de Ján Kadár, Léolo de Jean-Claude Lauzon, ou encore Pour l’amour de Dieu de Micheline Lanctôt, film qui lui valut un prix Jutra et qu’il disait aimer tout particulièrement, à l’instar d’Atlantic City, chef-d’oeuvre de Louis Malle.

Depuis Laurence Anyways, Xavier Dolan s’était un peu fait son élève. « Je voulais créer mes costumes, les concevoir, au lieu de les chercher partout, explique le réalisateur de Mommy. Je ne savais pas trop comment m’y prendre : je dessinais, mais pas très bien. Je connaissais sa réputation. J’aurais dû être intimidé, mais au contraire, ça m’a stimulé de me trouver en présence d’une personne aussi douée et qui avait autant de choses à m’apprendre. François ne m’a jamais fait sentir qu’il y avait un fossé générationnel entre nous. Il m’a d’emblée traité comme son égal. Les visites à son atelier sont devenues un rituel. Il critiquait mes accoutrements… Il avait l’esprit aussi vif qu’incisif. C’est plate à dire, mais quand quelqu’un d’aussi talentueux et doté d’une telle vision disparaît, on comprend qu’il ne sera jamais remplacé. D’autres gens de talent viendront, mais il n’y aura jamais plus de François Barbeau. »

 

Un passeur

Ce n’est pas surprenant que François Barbeau ait accepté de partager son savoir avec Xavier Dolan. De fait, entre 1962 et 1997, il enseigna à l’UQAM et à l’École nationale de théâtre, où il fut le directeur de la section production, dans le but avoué de transmettre ses connaissances.

« Il a formé une, sinon deux générations de scénographes et de concepteurs de costumes, note à cet égard René Richard Cyr. Les meilleurs sont passés par lui. Son legs est inestimable. Les gens ne soupçonnent peut-être pas l’ampleur de son importance. Barbeau, c’était plus qu’un monsieur qui jouait dans la guenille. C’était un fondateur. Il a donné ses lettres de noblesse à son métier. J’ai eu le bonheur de le côtoyer en tant qu’acteur, puis en tant que metteur en scène [À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Amadeus, Les bonnes, etc.]. Je regarde tous les projets qu’il avait devant lui à 80 ans et je trouve ça inspirant. Sa disparition est soudaine, et choquante à cause de ça, mais en même temps, je me console un peu en me disant qu’on l’a toujours connu au sommet de son art. »

Des propos qui auraient sans doute réjoui le principal intéressé. En entrevue au Devoir en décembre 2014, François Barbeau confiait en effet : « C’est un métier difficile. Or, je me trouve privilégié de l’exercer. Je l’ai choisi, et je le pratique avec la même passion qu’aux premiers jours. »

SOURCE : LE DEVOIR