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Une femme patriote : 1795-1862
Née à Québec le 19 janvier 1795, Julie Bruneau est l’une des sept enfants de Pierre Bruneau et de Marie-Anne Robitaille. Marchand général de profession, Pierre Bruneau siège à la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada entre 1810 et 1816. Après des études chez les Ursulines, Julie Bruneau épouse, le 29 avril 1818, Louis –Joseph Papineau, député de Montréal-Ouest, orateur (président) dans la même Chambre et seigneur de la Petite –Nation. Il a acheté la seigneurie l’année précédente de son père, Joseph, arpenteur et notaire marié à Rosalie Cherrier. Le couple s’installe à Montréal.

Entre1819 et 1834,le couple donne naissance à neuf enfants : quatre d’entre eux , René-Didier, Arthur, Ernest et Aurélie décèdent en bas âge; les cinq autres, Amédée, Lactance, Ézilda, Gustave, et Azélie, atteignent l’âge adulte. En raison de son activité politique et de son poste d’orateur et de chef du Parti canadien puis du Parti patriote, Papineau est obligé de séjourner à l’extérieur de Montréal pendant plusieurs mois. Il n’est pas toujours présent lors des accouchements de sa femme; celle –ci doit s’occuper de l’éducation des enfants et de l’intendance. Elle peut compter sur l’aide de domestiques dévouées et sur la collaboration d’un réseau de parenté impressionnant tant du côté des Bruneau que des Papineau : sa mère et son frère René-Olivier Bruneau, longtemps curé de Verchères, ainsi que Rosalie Papineau, la sœur de Louis –Joseph, mariée à Jean Dessaulles, font partie des personnes ressources immédiates auxquelles elle recourt volontiers.

Souvent malade, soumise à une médication à base de purgations et d’émétiques, elle connaît des moments de découragement, de frustration et d’ennui, que l’éloignement et les absences prolongées de son mari avivent. La correspondance régulière que le couple entretient pendant plus de quarante ans contribue à les adoucir. Les lettres de Julie qui nous sont parvenues vont de 1823 à 1862 et celles de Papineau de 1820 à 1862. Les lettres de Julie et de son mari nous apportent une foule de détails intéressants sur les problèmes d’organisation matérielle et financière d’une grande famille bourgeoise du début du XIXe siècle, de même qu’une série d’i nformations privilégiées sur la vie politique de l’époque, dominée pendant près d’un demi- siècle par l’une des figures les plus fortes de l’histoire du Québec et du Canada.

Dans cette relation à deux voix, Julie Papineau n’est pas qu’un faire-valoir, qu’une oreille. La politique la passionne, comme elle passionne son mari. Julie regrette que les « gazettes » ne donnent pas plus de nouvelles sur les débats et reconnaît que la politique seule l’amuse et l’intéresse « quand je peux avoir des nouvelles ».Elle s’anime dès qu’il en est question. Complaisance ou conviction, elle partage les colères et les inimitiés de son époux, commente les événements, critique les attitudes et les partis-pris des autorités en place. Elle va même jusqu’à blâmer le clergé, elle qui a reçu une éducation janséniste et qu’agace l’anticléricalisme de son mari. Et, à quelques reprises, elle fait preuve d’un flair politique indéniable, comme dans cette lettre datée du 17 février 1836, où elle écrit que la violence est peut-être l’ultime recours auxquels les patriotes devront se résoudre.
Rien d’étonnant dans ces conditions qu’elle ait participé à la création d’un comité de femmes patriotes qui préconisait l’usage de l’étoffe du pays. Ainsi, lorsque madame Adèle LaFontaine arriva à la réunion des dames patriotes rue Bonsecours, vêtue de la tête aux pieds en étoffe du pays, elle fit sensation. Marguerite Viger rapporte ces propos : « Nos mères n’ont jamais porté que des étoffes canadiennes; ça fait à peine trente ans que nous nous habillons d’après les Anglaises et les Françaises ».De plus, elles devaient fabriquer leurs propres chandelles et du savon. Enfin, il fut entendu qu’aucune ne se présenterait à l’hôtel Nelson, pour fêter la Saint-Jean –Baptiste, habillée à l’européenne.

Elles allaient relancer les robes canadiennes. Faisant parties de ce comité, mentionnons la présence de mesdames Henriette de Lorimier, Luce Fabre ainsi que Sophie Masson, seigneuresse de Terrebonne.
Parmi ses activités patriotiques, il ne faudrait pas oublier de souligner la visite des prisonniers politiques à la prison du Pied –du -Courant. Les cellules rappelaient les geôles du Moyen –Âge. On l’appelait la prison neuve pour la distinguer du sinistre bâtiment du Champs-de –Mars où les prisonniers politiques avaient d’abord été amenés, avant d’être refoulés à l’extrémité du faubourg, vu leur trop grand nombre. L’édifice venait d’être construit en bordure du Saint-Laurent, en face de l’île Sainte-Hélène. Julie Papineau accompagne madame Émilie Gamelin dans ses visites. Comme le rappelle cette dernière, les visiteurs ne sont pas autorisés à l’intérieur des murs, leur solitude est donc grande et le moral est au plus bas. Elles longèrent le long corridor du rez-de-chaussée. De chaque côté, des cachots lugubres sans fenêtre ne voyaient jamais la lumière. Assis à même le sol en terre battue, les prisonniers les regardaient passer en silence. Des murs en brique séparaient les cellules. Un seul poêle, placé au centre, chauffait tout l’étage. L’eau potable manquait parfois plus de douze heures parce que la pompe était défectueuse. Il n’y avait alors rien à boire. Les murs n’avaient pas été blanchis et les parquets pourtant de construction récente étaient infestés de punaises. Certains détenus avaient droit à un peu de paille pour s ‘étendre, alors que d’autres dormaient à même le sol froid sans couverture. Les voleurs et les meurtriers recevaient un couvre-pied en arrivant, privilège refusé aux prisonniers d’État. Allez comprendre!

Madame Gamelin expliqua qu’ils n’avaient pas droit aux journaux. Tout en ajoutant : « C’est peut-être aussi bien comme ça. Les gazettes publient des dessins de potence et le Herald n’a t-il pas écrit qu’il était inutile d’engraisser les prisonniers tout l’hiver pour l’échafaud? » Dans sa ronde, Julie reconnut plusieurs patriotes du faubourg ; ils venaient parfois passer la soirée rue Bonsecours car ils avaient à peine le même âge qu’Amédée. Quelle aide pouvait-elle bien leur apporter, elle, la femme de l’homme le plus recherché du Bas-Canada?

Le docteur Wolfred Nelson sortit d’une cellule que le gardien verrouilla derrière lui. Il tenait une fiole d’alcool d’une main et des bandages de l’autre. Elle lui demanda au sujet du départ précipité de son mari de Saint-Denis, le matin du combat : « Mais n’est-ce pas vous qui lui avez demandé de partir? » Oui, enfin…hésita le médecin. Je lui ai dit de s’éloigner du danger. « Moi, j’étais le commandant militaire, mon devoir était de combattre avec mes troupes. Papineau, lui devait se protéger pour les pourparlers avec les autorités qui auraient dû normalement suivre si nous n’avions pas été écrasés comme des chiens. » Il ajouta d’une voix résignée : « Les choses n’ont pas tourné selon le scénario que nous avions élaboré. » Elle lui sera la main et partit attristée pendant qu’il s’agenouillait au chevet d’un autre malade. Elle disparut dans l’escalier sombre derrière madame Gamelin qui avait distribué toutes ses provisions et repartait chargée de messages et de commissions.
Les dernières années de sa vie seront endeuillées par la mort de son fils Gustave à 22 ans, par la maladie mentale de Lactance qu’on devra interner et par la maladie nerveuse d’Azélie. Elle n’acceptera pas non plus de vivre en permanence à la Petite –Nation, ce qui nous vaudra une dernière série d’échanges épistolaires entre elle et son « cher ami », où la famille occupe désormais la première place.
Julie Bruneau décède à Montebello le 18 août 1862. Elle est âgée de 67 ans. Son corps est inhumé dans le caveau de la chapelle familiale construite près du manoir. Son époux y repose également depuis 1871.
Agathe Boyer

Sources : Site internet de Gilles Laporte : cgl. cvm.qc.ca/Patriotes, Cegep du Vieux-Montréal.
Lachance, Micheline, Le Roman de Julie Papineau, tome 1, Montréal, Les Éditions Québec Amérique, 1995.

En complément :
En la salle d’exposition du Vieux-Presbytère de Saint-Bruno –de –Montarville, eut lieu en octobre dernier, une exposition de dentelles qui fut prêtée par une descendante de Julie. En effet, les précieuses dentelles sont restées dans la famille passant de génération en génération et c’est une petite fille de Julie, madame Anne Bourassa, qui les a remises à madame Huguette Morin Sasseville, membre de l’Association des dentellières du Québec. Le précieux don leur a été offert avec la mission de faire circuler les dentelles. Cette collection privée a déjà séjourné dans plusieurs musées et domaines.

Dentelles patrimoniales : ces dentelles ont appartenu à madame Anna Bourassa, fille de Joséphine Papineau et de Henri Bourassa. Le fondateur du journal « Le Devoir » était le fils de Napoléon Bourassa, artiste peintre, et de Azélie Papineau. Cette dernière était elle-même la fille de Louis –Joseph Papineau et de Julie. Les dentelles ont pour la plupart été acquises soit par la grand-mère de Anne Bourassa, madame Alexina Beaudry-Papineau, soit par son arrière –grand-mère, madame Émilienne Trudeau-Beaudry. Elles firent l’acquisition de ces pièces lors de plusieurs voyages en Europe. À cette collection sont venues s’ajouter quelques pièces de dentelle d’une cousine de Anne Bourassa, madame Juliette Papineau, fille de Gabrielle Pacaud et de Gustave Papineau, et arrière –petite –fille Denis Benjamin Papineau. Ce frère de Louis –Joseph a administré la Seigneurie de la Petite –Nation où fut construit en 1850 le Manoir qui porte le nom de Montebello.

La passion de ces femmes pour la dentelle et la transmission du patrimoine de génération en génération nous permet aujourd’hui de pouvoir contempler ces magnifiques œuvres d’une autre époque. Madame Anne Bourassa a consacré sa vie à garder bien vivante l’histoire tumultueuse de sa famille et qui, grâce à ses dons de conteuse a partagé avec madame Micheline Lachance les souvenirs que ses ancêtres lui ont légués.