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D’après le récit d’Honoré Beaugrand publié en 1900.

Partout au Québec, au milieu du 19e siècle, l’industrie du bois battait son plein. Dès qu’ils savaient tenir une hache, les hommes vaillants partaient aux chantiers après les récoltes où ils abattaient des arbres jusqu’à la fonte des neiges. Vivant dans des cabanes rudimentaires, les bûcherons trimaient dur et s’ennuyaient terriblement de leurs femmes et de leurs « blondes »surtout dans le temps des fêtes. Cette histoire de chantier est la plus célèbre du Québec et compte de nombreuses versions. Elle est ici racontée par le « couque », le cuisinier, qui était le personnage le plus estimé des chantiers de coupe du bois : en plus de préparer les repas, il était presque toujours un conteur expérimenté et il savait meubler les longues soirées d’ennui.

Avez-vous déjà entendu parler de la chasse-galerie? Ce sont des canots qui volaient dans les airs, poussés par le diable, il y a de cela ben longtemps. Ils transportaient des possédés du démon, surtout des gars de chantier. Peut-être ben qu’un jour les humains voyageront dans les airs comme on fait aujourd’hui en buggy ou en traîneau sur le chemin du roi. Mais il a 50, 100 ans et même dans les anciens temps, on pouvait voyager dans les airs sur des tapis magiques, à califourchon sur des balais de sorcières ou en canot par la chasse –galerie; tous des moyens du diable.

J’avais tout juste 19 ans. C’était mon quatrième hiver dans un chantier. J’étais pas sacreur, mais ben macreau, ce qui a ben failli me perdre. On était la veille du jour de l’An, et c’était pas au p’tit gobelet qu’on s’passait le rhum comme à soir, mais à pleins barriquets. Rond comme un œuf, je m’étais étendu sur mon lit tout habillé. Tout d’un coup, je m’réveille-ti pas en sursaut. Qui est-ce qui se penche au-dessus de moi? La grande face à Jack Boyd, le foreman; …Il était nouveau au chantier ce foreman-là. On l’avait jamais vu avant c’t’année. Il nous avait acheté du rhum en masse pour le jour de l’An. Il avait l’air d’un gars qui avait de l’argent. Aimerais –tu ça voir ta blonde? …. qu’il me dit. Je le regardais d’un air hébété. Réveille-toi donc, qu’i l me dit en me secouant de toutes ses forces et il était fort comme deux chevaux. Veux-tu la voir à soir, ta Lise? Voir ma Lise, c’était pas possible, Elle habitait à Lavaltrie, à plus de cent lieues et je m’en ennuyais à mourir. J’aurais fait le trajet à pied et en plein hiver pour la voir, si j’avais pu laisser le chantier. Pis, j’aurais vendu mon âme au diable pour passer une nuit avec elle.
Jack Boyd dit : nous ferons le voyage en canot dans les airs. Dans deux heures, nous serons à Lavaltrie et à six heures demain matin nous serons revenus au chantier. J’ai eu un fret dans le dos : quoi, on ferait la chasse-galerie? Pour faire la chasse-galerie, il faut un nombre pair : 2, 4, 6, ou 8.Il y en a 7 de prêts à courir cette nuit. Tu seras le huitième. Jack Boyd, moi et deux autres on sortit. Le ciel était clair et les étoiles brillaient à nous vriller l’âme. Mais il faisait fret à faire gémir les arbres. Un grand canot sombre reposait sur la neige, près d’une cordée de bois. Quatre hommes du camp voisin nous attendaient, l’aviron à la main. Baptiste, à la barre! Celui-ci s’installa à l’arrière du canot. Et avant d’avoir eu l’éclair d’une pensée, j’étais assis dans l’embarcation, avec les autres, tenant mon aviron ben serré.

Baptiste nous lança d’une voix forte: nous venons tous de faire un serment au diable. Pour commencer, pas de sacres ni de boisson. Ensuite, faut pas prononcer le nom de Dieu ni toucher à une croix de clocher, même pas en frôler une avec le canot ou avec nos avirons. Entendu? Oui, oui, entendu, répétèrent les hommes en chœur. Bon, à c’ t’heure, enchaîna Baptiste, répétez avec moi : Satan, roi des enfers, nous te promettons de livrer nos âmes si, d’ici six heures, nous prononçons le nom de ton maître et le nôtre, le bon Dieu. Acabris! Acabras! Acabram! Déjà nous sentions le canot s’élever dans les airs, par-dessus les camps, et, bientôt, les montagnes. Le fret nous durcissait la face, engivrait les moustaches et les capots de chat sauvage et nous colorait le nez comme un boudin mal cuit. Pas longtemps après, on vit un serpent géant et luisant comme un miroir qui relançait vers nous les reflets de la lune; c’était la Gatineau .Baptiste connaissait ben son chemin : il nous menait tout droit sur Lavaltrie. Tout d’un coup, il nous crie : Attention, on va atterrir bientôt dans le champ de Jean Gabriel, mon parrain. Bramaca! Irbaca!
Tout de suite, après ces mots magiques, le canot plongea vers le sol et atterrit dans un banc de neige.

On frappa à la porte du parrain de Baptiste. La fille engagée nous apprend que toute la famille était partie à un snaque chez le père Robillard et que les jeunes fêtaient chez Batissette Augé, en bas de Contrecœur où il y avait un rigodon du jour de l’An. On va chez Batissette! Qu’on cria en chœur. On revint au canot. Acabras! Acabros! Acabram!. Et nous voilà repartis pour Contrecoeur, en naviguant dans les airs comme des renégats que nous étions. Deux coups d’aviron et hop, nous voilà au- dessus de la maison de Batissette. On voyait les ombres se trémousser à travers les vitres couvertes de givre : ça nous faisait frétiller d’avance. On cacha le canot pas loin de la maison et on courut vers la chaleur, la danse, les rires, les femmes et la boustifaille. Baptiste nous conjura de ne pas boire et de ben surveiller nos paroles. Ce fut le père Batissette lui-même qui vint ouvrir. Les gens du village étaient surpris de nous voir. Baptiste se chargea de répondre aux questions…pendant le premier quart d’heure, parce qu’après ça, il était déjà pas mal pompette et s’en fichait comme dans l’an quarante. Quant à moi, j’avais déjà reluqué ma Lise qui dansait avec un jeune faraud de Lanoraie, un dénommé Boisjoli. Je m’approchai d’elle et lui demandai si elle m’accorderait la prochaine. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j’avais risqué le salut de mon âme pour avoir le plaisir de me trémousser quelques courtes heures avec elle.

Un moment donné, Boyd vint m’avertir qu’il fallait partir tout de suite et sans dire bonsoir à la compagnie pour ne pas éveiller l’attention. Je voulais rester avec ma Lise. Rien à faire, qu’il m’a dit, «on est parti huit, huit on doit revenir, tout l’maudit équipage d’enfer. » On partit comme des sauvages, les uns après les autres pour ne pas éveiller l’attention. Acabris! Acabras! Acabram! Notre canot s’éleva dans les airs sans difficulté. Notre Baptiste n’en menait pas large; il était saoul comme un cochon et il fallait qu’on l’réveille à tout bout de champ. Il sacrait comme un damné. On frôla des églises, des clochers, des croix, même une croix de tempérance qu’un évêque avait fait planter. Y pas à dire, on devait avoir un bon ange avec nous autres. J’avais une peur noire et l’esprit retourné comme un cornichon dans le vinaigre. Qu’est ce qui m’avait pris de risquer mon âme pour passer quelques heures avec ma Lise? Surtout qu’elle devait se marier l’année suivante avec le petit Boisjoli de Lanoraie, le faraud qui l’accompagnait quand je l’ai demandé à danser. Probablement qu’elle m’en a voulu d’être parti en sauvage. Ce qui m’chicotte encore, c’est que je ne le saurai jamais. J’en voulais à Boyd, à Baptiste et surtout à moi, la sacrée cruche.

Comme on approchait du chantier, Baptiste fit une mauvaise manœuvre : le canot prit une plonge et s’accrocha à un gros sapin. Nous voilà tous à dégringoler de branche en branche et on s’est ramassé tête première dans les bancs de neige. Mon Baptiste sacrait comme un démon. Qu’importe : on était sauf. Ma première pensée a été de remercier le ciel, mais je me suis toujours demandé si c’était le bon Dieu qui nous avait protégés ou le diable qui ne voulait pas encore de nous autres.

Le plus curieux de l’histoire, c’est que le lendemain matin, plus de Jack Boyd. Il avait disparu. On ne devait plus jamais le revoir. Quand, ce matin-là, j’ai rappelé notre aventure à Baptiste et à mes compagnons de voyage, personne ne s’en souvenait : les sacripants, ils avaient trop bu!
Honoré Beaugrand
Honoré Beau grand, fils de Louis Beau grand, dit Champagne, navigateur et de Marie- Josephte Marion, débuta ses études au Collège de Joliette. Il écriva pour des journaux américains à Saint-Louis, Boston et Fall River au Massachusetts. Le 5 octobre 1873, il épousa, à l’église méthodiste Saint-Paul de Fall River, Eliza Walker (1854- 1934). Ils eurent une fille, Estelle (1881-1918).Il est devenu franc-maçon en 1873. En 1878, il s’établit à Ottawa et fonde le journal Le Fédéral qui durera jusqu’en septembre 1878. Un mois plus tard, Honoré Beau grand est à Montréal, lance le journal La Patrie dont il demeura propriétaire jusqu’en 1897.
Il fut maire de Montréal de 1885 à 1887.Il se distingue par ses interventions en faveur de la vaccination obligatoire lors de l‘épidémie de petite vérole, épidémie qui aurait fait 3 164 victimes. Il participe en 1897 à la fondation de la loge maçonnique montréalaise L’Émancipation, de tendance radicale, et reste proche par la suite des milieux anticléricaux.

L’affaire Riel et l’épidémie de variole
Lorsque les troupes du 65e bataillon rentrent à Montréal après avoir vaincu les Cris qui sont les alliés des Métis, lors de la rébellion du Nord –Ouest, le maire Honoré Beaugrand, multiplie les hommages et préside un grand banquet en l’honneur des militaires. Les magasins anglais de la métropole exposent le portrait du général Middleton qui vient d’insurger pendant 30 jours Batoche, le quartier –général de Louis Riel et Gabriel Dumont où une centaine de Métis insurgés ont été vaincus. La ville décrète le 25 juillet fête civique afin de rappeler cette « grande » victoire. Plus les jours passent, plus la campagne pour empêcher la pendaison de Riel s’amplifie. Entre-temps l’épidémie de variole devient une question fort préoccupante. Dans un climat survolté par l’affaire Riel, la plupart des journaux anglophones réclament des mesures coercitives comme l’isolement des malades et la vaccination obligatoire et ils ne se gênent pas pour traiter les Canadiens –français d’arriérés et de malpropres.

Une partie de la presse francophone dénonce ces mesures autoritaires perçues comme une agression à l’endroit des Canadiens français. Des manifestants vont briser les vitres du Montreal Herald lorsque ce dernier attribue l’épidémie à la malpropreté de la population francophone.

En septembre, 30 personnes par jour succombent à la maladie; le conseil municipal décrète la vaccination obligatoire. Des médecins vont de porte en porte pour vacciner mais le public refuse de les recevoir. Le conseil municipal hésite à prendre d’autres mesures. C’est alors que l’éditeur du Montreal Star, Hugh Graham, est nommé à la tête d’un comité d’isolement des malades et Richard White, propriétaire –éditeur du journal Le Gazette, devint le responsable d’un comité de vaccination.

L’affrontement
Dans ce contexte de guerre ethnique et précisément au moment où l’agitation en faveur de Louis Riel s’amplifie, ces nominations ne sont pas très heureuses. Quand Mgr Taché obtient un sursis d’un mois pour permettre aux avocats de Louis Riel de porter sa cause en appel au Conseil privé, des émeutes contre la vaccination et la quarantaine éclatent. Les 28 et 29 septembre, la foule assiège le Bureau de santé du faubourg de l’Est et y met le feu. La foule va chahuter le Montreal Herald. On y brise les vitres et on va menacer des médecins vaccinateurs dont celle de l’ex –maire Hingston. Le chef de police est blessé; c’est le propriétaire du journal Le Gazette Richard White qui demande l’intervention de des troupes. Le maire, Honoré Beaugrand, alité, souffrant d’asthme, court à son bureau et consigne 600 militaires. Dans une déclaration, il invite les citoyens à ne pas sortir le soir et à ne pas gêner l’action de la police.

Des manifestations reprennent malgré la proclamation du maire. Les cavaliers sont accueillis par des jets de pierre dans l’Est. Dans la semaine du 26 septembre au 2 octobre, la variole cause 400 décès. C’est la panique. Honoré Beaugrand, approuvé par la presse anglophone, accepte d’imposer l’isolement des malades et la vaccination. La police doit accompagner chaque médecin vaccinateur. Montréal est mis en quarantaine : les commerces ferment, les théâtres sont déserts, les rues vides. Le comité de défense de Louis Riel obtient un sursis jusqu’au 10 novembre. L’Étendard et La Presse accentuent la campagne pour sauver Riel. Louis Riel est pendu le 16 novembre sur décision du conseil des ministres conservateurs d’Ottawa. Une immense indignation secoua le Canada français. Le Comité de régie de l’Association Saint-Jean Baptiste de Montréal convoque une séance extraordinaire pour le 20 novembre, tandis que le Comité Louis Riel convoque une assemblée publique au Champ-de-Mars, pour le 22. Cette assemblée publique réunissait 50 000 personnes venues entendre Honoré Mercier et Wilfrid Laurier.

Citons le procès-verbal de la réunion du 20 novembre de la Société Saint-Jean –Baptiste présidé par J.-O. Dupuis :
Il est résolu à l’unanimité :
Que l’Association Saint-Jean Baptiste de Montréal, composée de cinquante mille membres, enregistre son protêt le plus énergique contre l’exécution de Louis Riel;
Que cette exécution est un outrage sanglant à l’adresse de la race canadienne –française, dont Riel, le chef métis, était l’un des plus nobles représentants dans le Nord-Ouest;
Que Louis Riel a été donné en victime au fanatisme orangiste ; que notre loyauté et nos sentiments religieux en ont été cruellement froissés.

Que ce lugubre événement constitue un deuil national.
Qu’un service solennel soit chanté à l’église Notre-Dame pour le repos de l’âme du martyr de cette cause sacrée. Que les membres de l’Association soient priés de porter le deuil pendant un mois.
Même si Honoré Beaugrand a perdu des partisans dans l’affaire de la vaccination, elle lui a valu le soutien des milieux d’affaires anglophones. L’heure est à la reprise économique. Une nouvelle génération d’hommes d’affaires canadiens-français s’affirme et songe à créer une Chambre de commerce francophone, distincte de Board of Trade, ce qui se réalisera l’année suivante.
Honoré Beaugrand est décédé le 7 octobre 1906 à Montréal. En conformité avec ses volontés, il a été incinéré et ses cendres ont été enterrées près de celles de sa femme protestante, au cimetière Mont-Royal à Montréal dans la section F3.
Agathe Boyer

Sources : Encyclopédie Wikipédia
Rumilly, Robert, Histoire de la Société Saint-Jean –Baptiste de Montréal, Montréal, Les Éditions de l’Aurore, 1975.