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Par Jean-Pierre Durand | Le Patriote

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Le 27 février dernier, j’étais à Papineauville. C’est à cet endroit que les Éditions Point du jour lançaient le recueil de la correspondance de Denis-Benjamin Papineau (1789-1854), intitulé De l’Île à Roussin à Papineauville – Correspondance 1809- 1853. Denis-Benjamin est le frère cadet du chef patriote Louis-Joseph Papineau. Le texte a été établi avec introduction et notes par Georges Aubin et Renée Blanchet. Volumineuse, cette correspondance nous révèle son auteur dans ses nombreuses oeuvres et activités (agent seigneurial, libraire, seigneur, marchand, exploitant forestier, éleveur de moutons, juge de paix, homme politique…). Tory en politique, on comprendra qu’il ne marchait pas sur les traces de son illustre frère, même s’il veilla sur la seigneurie du chef patriote « en bon père de famille ». Si Denis-Benjamin posa parfois en politique des gestes impopulaires auprès des Canadiens français, on lui doit néanmoins d’avoir soutenu une loi autorisant l’usage du français dans les débats en Chambre et dans les textes législatifs. Et on le considère aussi à juste titre comme un bâtisseur et le fondateur de Papineauville. C’est pourquoi ce lancement se fit en présence du gotha papineauvillois. Sur la photo (tirée du journal La Petite-Nation), on aperçoit, dans l’ordre habituel, Jean-Yves Papineau (arrière-arrière-arrière-petit-fils de Denis- Benjamin) et le chercheur Georges Aubin. Évidemment, j’en ai profité pour leur faire dédicacer ma copie !

falardeauJ’aime assister à des lancements et, ma conjointe pourra vous le confirmer, ce n’est jamais pour y prendre un verre de vin ou y croquer un bout de sandwich pas de croûte… bref, je n’ai pas le syndrome du pique-assiette. Mais bon sang que j’aurais aimé être en février dernier au bar de l’Inspecteur Épingle pour y prendre une bière pression en compagnie de militants, de sympathisants et des proches de Pierre Falardeau. Les Éditions du Québécois y effectuaient le lancement de Lève la tête, mon frère ! un livrehommage à Falardeau. La faune présente à ce lancement était impressionnante. On pouvait y croiser des artistes, des activistes, des gens très connus et d’autres un peu moins… tous là pour se remémorer l’homme, l’ami et le camarade Falardeau, décédé en septembre 2010. Le livre, sous la direction de Pierre-Luc Bégin et Manon Leriche, rassemble un florilège de textes publics, de lettres personnelles, provenant de nombreux auteurs offrant chacun leur témoignage sur ce grand cinéaste. Ce n’est surtout pas un livre triste, mais au contraire un livre d’espoir, l’espoir que le combat qu’aura mené jusqu’à son dernier souffle Pierre Falardeau continuera. Pierre Foglia écrit ceci dans le livre : « Si Falardeau est grand, ce n’est pas par le cinéma, pas par la polémique, pas par l’écriture. C’est par la subversion. Il est grand de son refus des contraintes, de son refus de flagorner le pouvoir en particulier. Dans Falardeau, c’est l’homme qui est grand. »

Pour conclure cette chronique, il m’aurait fallu plusieurs pages, tellement les enjeux linguistiques au Québec sont importants, incontournables et cruciaux. Une chose est certaine, même si je me le suis procuré, je ne vanterai pas ici le livre de Marc Cassivi, Mauvaise langue… qu’il eut mieux valu intituler « Langue sale », tant son auteur en est un exemple frappant, lui qui réunit un salmigondis de sottises comme rarement on peut en lire dans un seul recueil… nous laissant à penser qu’il partage avec le ministre libéral Jean-Marc Fournier le même jovialisme sur la question linguistique. Hélas, il y a encore trop de personnes qui adhèrent à cette vision des choses sans prendre la peine de se renseigner, d’observer et de réfléchir.

On voit sur la photo, prise lors du lancement du livre-hommage, les cinéastes Catherine Martin et Bernard Émond.(Photo : Frederic Nivoix.)
On voit sur la photo, prise lors du lancement du livre-hommage,
les cinéastes Catherine Martin et Bernard Émond.(Photo : Frederic Nivoix.)

Les deux livres que je vous recommande vivement (d’acheter ou de vous procurer à votre bibliothèque) ont été écrits par des Français préoccupés, et pour cause, par l’invasion de l’anglais dans le monde, et spécialement en France. Ces livres devraient être dans le coffre à outils de tous les défenseurs du français, de tous les militants du Mouvement Québec français… Ils devraient être offerts à tous les députés de l’Assemblée nationale, à tous les hauts fonctionnaires, à toutes les directions d’école, à tous les artistes… bref, si chacun prenait la peine de les lire, je ne suis pas loin de croire que le français serait en bien meilleure posture que maintenant. Mais je ne me fais pas trop d’illusions, car on préférera écouter les Gilbert Rozon de ce monde, applaudir les commissions scolaires francophones (CSDM, des Affluents et autres) qui se targuent de promouvoir l’anglais avec leur « English t-shirt day » dans les écoles, comme si l’anglais avait besoin de cette promotion pour se répandre ! Pauvres colonisés ! Le premier livre, écrit par Pascale Casanova, s’intitule LA LANGUE MONDIALE (Seuil, 2015) et aborde la domination linguistique, le bilinguisme collectif et la résistance à la langue mondiale. On comprendra que l’auteure entend la langue anglaise quand elle parle de langue mondiale et dominante, et qu’elle entend toutes les autres langues du monde, quand elle parle de langue dominée. Elle écrit : « … il faut , malgré les linguistes qui expliquent, à raison, que toutes les langues sont égales, partir de l’observation qu’il y a des langues dominantes et des langues dominées et que, parmi ces langues, il y en a une qui domine mondialement. » Mais, poursuit-elle : « … il n’y a de langue dominante que si (et seulement si) les locuteurs (…) croient à une hiérarchie entre les langues. (…) Il n’y a qu’une seule façon de lutter efficacement contre une langue dominante, c’est d’adopter une position athée et, donc, de ne pas croire au prestige de cette langue, d’être persuadé de l’arbitraire total de sa domination et de son autorité (…) »

Plus loin, Pascale Casanova note : « Plus une langue est dépendante d’une langue dominante, plus les emprunts à la langue dominante sont nombreux, plus la traduction est inexistante; plus, étant dévaluée, la langue en question est méprisée par les nationaux, moins elle est pratiquée tant à l’oral qu’à l’écrit, plus l’usage réel s’en perd (…). Autrement dit, une langue trop dépendante court le risque de disparaître… » Et l’auteure de citer le cas de l’Irlande où, malgré les efforts du gouvernement, l’anglais est en passe de faire disparaître complètement le gaélique, pourtant langue officielle au même titre que l’anglais dans ce pays. Laissons la conclusion à l’auteure : « S’il y a une guerre des langues entre elles du fait de leur inégalité (…), la plus puissante d’entre elles cherche à faire disparaître (…) les autres, par son usage généralisé et son prestige. Il ne faut pas croire qu’elle soit un simple véhicule de communication à la portée de tous. Elle est aussi la langue du pouvoir qui s’insinue (…) dans toutes les autres, les colonise et les menace de disparition. Le propre de la langue mondiale, en effet, c’est de se répandre plus vite que les autres (…) et d’imposer les catégories de pensée qui lui sont attachées (…) à ceux qui la maîtrisent; ainsi, ce n’est pas seulement la langue universelle qui se diffuse, mais une civillisation entière qui parvient à s’exporter et à s’imposer (…). C’est pourquoi, afin de préserver la diversité des langues et des cultures, et non pas pour des raisons nationalistes, il faut lutter par tous les moyens possibles, quoique cela soit très difficile, notamment en ayant une position athée face à cette croyance, contre la domination linguistique. Les locuteurs ont alors, mais ils ne le savent pas toujours, un grand rôle à jouer. »

shakespearDans un registre disons plus combatif, car il s’agit d’un pamphlet, le second livre recommandé est celui de Jean-Luc Jeener, intitulé Pour en finir avec la langue de Shakespeare, paru en 2014 chez Atlande. Ce livre est la meilleure réponse qu’on puisse donner au gratte-papier Cassivi – celui qui, comme dit l’expression québécoise, ne comprend ni du cul ni de la tête à la situation du français au Québec. Il est juste dommage qu’on ne trouve pas facilement ce livre sur les rayons des bibliothèques ou des librairies. Je vous passerais bien ma copie, mais voilà, il y a déjà quatre personnes sur les rangs pour me l’emprunter !

Jeener aborde plusieurs aspects de la domination insidieuse de l’anglais dans le quotidien, notamment en France, quoique cela s’applique tout à fait au Québec, croyez-m’en ! Il donne des conseils et exemples pour agir. Ainsi, au touriste étranger en France qui ne fait aucun effort, ne serait-ce qu’un simple « bonjour » ou « merci », pour utiliser le français, il suggère de lui répondre… en français. Il reproche en contrepartie aux Français d’utiliser l’anglais sitôt qu’un touriste fait cet effort de s’adresser en français : « Pourquoi les étrangers viennent-ils en France ? Tout simplement à cause de la France. De son histoire. De sa culture. (…) Du dépaysement qu’elle procure. Sûrement pas pour entendre parler anglais. Sûrement pas pour retrouver ce qu’ils ont en mieux chez eux. » Qu’en pensez-vous messieurs Coderre et Rozon ? Le touriste américain vient-il à Montréal pour la beauté d’entendre tout le monde sur son passage parler, causer, chanter en anglais, comme s’il était à Chicago ou à Los Angeles ? L’auteur aborde cette tendance à enseigner comme langue seconde l’anglais, et seulement l’anglais, aux enfants : « … nos gouvernants font étudier (l’anglais) désormais dès les petites classes afin de mieux favoriser le bilinguisme (…) sans se soucier si ça n’a pas des conséquences sur la qualité d’apprentissage de notre langue française. » Et Jeener n’en reste pas qu’aux élèves du primaire, il parle de l’usage de l’anglais dans les universités… afin d’attirer plus d’étudiants étrangers ! On souhaiterait que le ministre de l’Éducation et tous les recteurs des universités québécoises prennent la peine de le lire, mais mon petit doigt me dit qu’ils vont rester dans leur ignorance crasse !

Les pages de ce pamphlet qui sont consacrées à la chanson sont aussi très éclairantes. On pensera aussi à tous ces concurrents de La Voix ou de Star Académie qui optent pour l’anglais plutôt que pour le français. « Tous ces jeunes chanteurs qui braillent dans la langue du dominant (…) se pensent d’abord dans la modernité, dans l’efficacité… Ils veulent s’ouvrir au marché, agrandir leur public, gagner du fric… » Les conséquences sont tragiques. Et Jeener parle de certains chanteurs qui pensent conquérir la planète en utilisant cette langue dominante qu’est l’anglais, au nom de l’universalisme : « Ces jeunes bardes progressistes, si on leur disait qu’en chantant en anglais ils font exactement comme les méchants capitalistes qui vont planquer leur argent dans les paradis fiscaux (…) (faisant) eux aussi tourner l’économie mondiale. » Et l’auteur ajoute que cette progression de la chanson en anglais, qui prend de plus en plus de place en France, dans les médias et dans la publicité, ne signifie pas que la qualité y est toujours présente : « la bonne musique est un cheval de Troie pour la mauvaise »; « l’espace sonore français dégouline de médiocrités anglo-saxonnes »; « le goût international s’impose et notre langue s’abâtardit de fucking words véhiculés par des adolescents à l’oreille préprogrammée… ». D’ailleurs, moi qui suis si friand de films français, je n’en reviens toujours pas comment leurs bandes sonores débordent de chansons en anglais. Est-ce que le consul de France à Montréal pourrait au moins rapporter à l’Élysée que des cinéphiles québécois sont déçus de voir des productions cinématographiques françaises puiser dans la chanson anglaise comme s’il n’y avait que cela de valable ?

J’arrive en bas de la page et je crains de ne pas avoir tout l’espace nécessaire pour rendre compte de ce livre essentiel. Allons-y de quelques courtes citations encore… L’auteur insiste pour dire que la menace pour le français ne vient que de l’anglais, que cette menace est également vraie pour la diversité linguistique du monde : « … l’urgence est la défense du français contre l’anglais non pas, répétons-le encore, parce que la langue de Shakespeare n’est pas magnifique, formidable, belle, poétique, efficace… mais parce qu’elle est to-ta-li-taire. » L’auteur écrit aussi quelque part (c’est nous qui soulignons) : « Ce qui ferait l’horreur de ce monde (…), ce serait que toute l’humanité s’exprimât dans une seule langue. (…) défendre le français n’est pas que l’affaire de nationalistes aveugles ou de dinosaures fatigués, c’est un devoir d’humanité. »