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François Lemieux
Ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
Robert Comeau
historien Président de la Société historique de Montréal

 

 

« Montréal, territoire mohawk (Agniers, Kanien’kehaka) non cédé » est une déclaration que les autorités montréalaises répètent encore tout en témoignant de timides efforts pour jeter des ponts avec les premières nations. Les Québécois, qui maitrisent mal leur histoire nationale, balancent entre la méfiance et la culpabilité L’attitude historique des Québécois à l’égard des premières nations est complètement différente de celle des autres Européens qui se sont déployés dans les Amériques. Voici quelques faits qui pourraient contribuer à clarifier la situation.

Les premiers Montrealais vivaient en bonne entente avec Amérindiens – Illustration de Francis Back/ © Raphaëlle & Félix Back

Iroquoïens et Iroquois

Au Québec, il y a 11 nations autochtones. Ces nations font partie de trois grandes familles linguistiques : les Inuits, les Algonquiens et les Iroquoïens. Les Inuits (Eskimaux), vivent dans le grand nord. Les Algonquiens regroupent toutes les premières nations de la Nouvelle- Angleterre, des provinces maritimes, du Québec, de l’Ontario, du Manitoba et des états américains de la région des Grands Lacs à l’exception de celles installées dans la vallée du Saint-Laurent, de Québec à Détroit et dans l’État de New York.

Dans la grande famille des Algonquiens, il y a les Anishinabegs (Algonquins) qui occupent notamment le nord de l’Ontario, l’Abitibi-Témiscamingue et l’Outaouais au Québec. Les Cris de la Baie James, les Atikamekws (Attikameks, Attikamègues) de la Mauricie, les Innus (Montagnais) du Saguenay Lac-Saint-Jean et de la région de la Côte nord et les Abénakis (Abénaquis, Wabanakis) des états américains du Maine, du New Hampshire et du Vermont ainsi que la partie de la chaîne des Appalaches qui est au Québec sont tous des Algonquiens. Il y a aussi les Naskapis qui résident dans la région de Shefferville. Les Micmacs ont leurs territoires en Gaspésie et au Nouveau-Brunswick. Enfin, les Wolastoqiyik (Etchemins, Malécites) habitent le bas Saint-Laurent et sont aussi présents au Nouveau-Brunswick.

Les Iroquoïens comprennent, entre autres, les Iroquois (Haudenosaunee) dont font partie les Mohawks, mais aussi les Wendats, les Tionontati (Pétuns), les Chonnontons (Neutres), les Aniyunwiyas (Cherokees). Lorsque Jacques Cartier, a visité la vallée du Saint-Laurent au XVIe siècle, il y avait des nations iroquoïennes qui occupaient, entre autres, Montréal et Québec. Ces nations n’étaient pas Iroquoises. Leurs territoires étaient d’ailleurs séparés de celui des Mohawks, par celui d’une autre nation iroquoise, les Oneidas (Onneiouts, Tiioeniotes) qui occupaient le nord de l’actuel état de New York.

Mais 60 ans plus tard, lorsque Samuel de Champlain est arrivé à Québec, les nations Iroquoïennes du Saint-Laurent n’étaient plus là. Les historiens et les archéologues se perdent en conjectures sur ce qui leur est arrivé. Il est possible que ces nations aient été décimées par des maladies contractées au contact des Européens. Samuel de Champlain, quant à lui, affirme que les Iroquois cherchaient depuis 1570 à contrôler le Saint-Laurent afin d’avoir un accès plus libre aux fournitures européennes que la traite des fourrures procurait déjà à cette époque. Selon lui, les survivants des Iroquoïens du Saint-Laurent se seraient réfugiés en Huronie.

La grande paix de 1701 – François Girard / © Vidéanthrop

La Grande alliance de 1603

En 1603, des émissaires Innus se rendent en France pour rencontrer le roi Henri IV. À leur retour, Champlain conclut avec Anadabijou, chef Innu une entente qui stipule que les Français pourront s’installer dans le territoire inoccupé de la vallée du Saint-Laurent à la condition de faire la guerre aux Iroquois. Dans les années qui suivent, les Anishinabegs, les Wolastoqiyik et les Wendats se joignent à la Grande alliance. Champlain fera la guerre aux Iroquois à trois reprises.

Les Mohawks et les autres nations iroquoises, feront systématiquement la guerre avec leurs voisins pour préserver leur monopole de traite des fourrures avec les Hollandais, puis, à partir des années 1660, avec les Américains (colons britanniques) d’Albany. Ils devront agrandir leur territoire de chasse et prouver leur loyauté aux Américains.

Ils détruiront les Mohicans en 1628 dont le territoire était voisin du leur. Dans les années 1630, ils attaqueront les villages des premières nations au Québec. L’objectif est d’intimider, de couper les lignes d’approvisionnement en fourrures et, si possible, intercepter les
cargaisons.

Pour leur part, en 1637, les Américains détruisent les Péquots, une nation algonquienne du Connecticut. Les Mohawks les soutiennent. En 1650, les Iroquois détruisent la nation Wendat et dispersent les nations iroquoïennes voisines de la Huronie. Des Wendats partent ainsi de l’Ontario pour se réfugier à Québec. La tension monte. Montréal, Trois-Rivières et Québec sont régulièrement attaquées. Les Français de la vallée du Saint-Laurent parlent ouvertement de retourner en France. Les nations algonquiennes demandent elles aussi refuge et s’installent à proximité des villes.

En 1665, finalement, le régiment Carignan Salières débarque à Québec. Les soldats ne feront pas de victimes chez les Mohawks mais ils détruiront des villages. Ils construiront des forts sur la rivière Richelieu. Les Iroquois demandent une trêve.

Durant les années 1670, les Mohawks iront soutenir les Américains dans la guerre du roi Philip, nom donné à Metacomet, chef de la nation Wampanoag. Avec cette nation du Massachussetts, les Narragansetts du Rhode Island sont aussi anéanties. Cette guerre sonnera le glas des premières nations en Nouvelle-Angleterre. Seuls les Abénakis continueront la résistance. Une partie d’entre eux, viendront demander refuge au Québec au début des années 1680. Les communautés d’Odanak et de Wôlinak ont ainsi été créées.

 

Le 5 août 1689

Durant les années 1680, les Iroquois attaquent de plus belle. Des expéditions militaires en Iroquoisie commandées par De La Barre et De Denonville seront infructueuses. Cependant, dans la nuit du 5 août 1689, 1 000 Iroquois font un carnage à Lachine. La population est tétanisée. À son arrivée en octobre suivant, Frontenac, de nouveau gouverneur général, prépare la riposte. À l’hiver 1690, trois détachements militaires composés de Québécois (Canadiens) et d’Amérindiens partent de Montréal, Trois-Rivières et Québec. Les villages de Schenectady, Salmon Falls et Casco sont détruits. Frontenac n’attaque pas les Iroquois, mais les Américains qu’il tient responsables des agressions iroquoises. Il appuie ainsi les offensives des Abénakis qui ont compris que leur survie est menacée. Les Américains contre-attaquent en envoyant le général Phipps à Québec. Frontenac répondra « par la bouche de [ses] canons » et l’armada américaine sera défaite.

 

La grande paix de 1701

Durant les années 1690, les Iroquois seront attaqués par des détachements composés de Québécois et d’Amérindiens, mais aussi par des contingents d’Amérindiens sous commandement québécois ou non. Ce sont d’ailleurs ces dernières expéditions d’amérindiens qui seront les plus meurtrières.

Les premières nations constatent de plus en plus que la présence des Européens établis dans les Amériques concourt à leur disparition, sinon à la spoliation de leurs territoires. Les Québécois, contre l’avis du gouvernement français, soutiennent les premières nations. Selon eux, seule une alliance avec les premières nations peut garantir leur survie et leur avenir à tous et à chacun. Il faut contenir les Américains sur la côte est et, par conséquent, étendre la Grande Alliance aux Grands lacs et à la vallée du Mississipi jusqu’au golfe du Mexique. Les frères Lemoyne iront fonder la Louisiane après avoir fini par convaincre le gouvernement français de l’importance de l’alliance avec les premières nations.

Ce sera l’esprit de la Grande paix qui sera paraphée par De Callière en 1701 à Montréal. Les négociations se font de nation à nation. Elles se concluent par une entente militaire et commerciale entre les Québécois et les premières nations du nord-est de l’Amérique du Nord.

 

1763 : une catastrophe pour les Québécois, une calamité pour les premières nations

De 1700 à 1754, il y aura plusieurs dizaines d’expéditions militaires qui auront pour objectif d’assurer le respect des termes de la Grande paix. Il y en aura de nombreuses contre les Américains. Il y en aura trois contre des nations amérindiennes dont une série contre les Renards. Ceux-ci refusaient de se conformer au traité qu’ils avaient signé. Ils furent dispersés par un détachement d’Amérindiens sous commandement québécois. Mais, ils reviendront dans l’alliance par la suite.

La guerre qui se soldera par la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre, a été provoquée par une incursion militaire des Américains. George Washington, en 1754, attaque une ambassade envoyée par De Contrecoeur pour demander aux Américains de cesser d’occuper illégalement un territoire dans la région de Pittsburg.

Au lendemain du traité de Paris de 1763, les Britanniques sont désormais maîtres de la Nouvelle France à l’exception de la Louisiane. Mais, ils ne donnent pas les territoires indiens aux Américains et ils taxent ces derniers pour rembourser les dettes de guerre. Furieux, les Américains feront leur indépendance avec l’aide des Français en 1776. Ils continueront néanmoins leur politique d’expulsion, de dispersion et de destruction des premières nations.

Durant la guerre d’indépendance des États-Unis, les Mohawks prennent position contre les Américains. Plusieurs viennent donc se réfugier au Québec. Entre 1784 et 1800, les Mohawks vendront leurs terres ancestrales aux Américains et n’occupent plus la vallée de la rivière Mohawk depuis.

 

Terre de refuge pour des premières nations

Réfugiés au Québec, les Wendats et les Abénakis se verront accorder des seigneuries. Des Iroquois viendront aussi se réfugier au Québec à deux endroits.

Les Jésuites ont rapidement ouvert, en territoire québécois, des missions pour les réfugiés « religieux » amérindiens, des convertis au christianisme en conflit avec les traditionnalistes. C’est ainsi que Kahnawake fut établie en 1667. En 1675, ce sont les Sulpiciens qui ouvrent une mission au pied du Mont-Royal pour la déménager ensuite au Sault au Récollets en 1696 puis en 1705, à Oka. Ainsi est née Kanesatake. Le gouvernement accordera, par ailleurs, en 1850, aux Mohawks de Kahnawake et de Kanesatake un territoire de chasse à Doncaster, à proximité de Sainte-Lucie des Laurentides.

Ces Amérindiens, ainsi que d’autres installés à proximité des forts sont dits « domiciliés ». Ils participeront à la plupart des expéditions militaires. Parmi eux, il y avait donc des Iroquois qui éviteront cependant de participer aux raids contre les nations iroquoises.

 

Les réclamations territoriales

Au fil des années, ces territoires accordés à des premières nations ont été plus ou moins grugés pour toute sorte de raisons. Les autres premières nations historiquement établies au Québec revendiquent aussi des droits ancestraux sur des territoires souvent immenses. Toutes ces réclamations sont légitimes et certaines ont d’ailleurs déjà été reconnues. Mais les Mohawks ne peuvent réclamer des droits sur l’ile de Montréal. Et, selon des historiens, des ententes et des traités conclus avec le gouvernement britannique après 1760 accorderaient ces droits dans la région de Montréal plutôt aux Anishinabegs. Bref, ce sera l’objet de négociations qui concernent le gouvernement du Québec

 

Les Québécois ont été différents des Américains

Après 1760, les relations avec les premières nations ont été contrôlées par le gouvernement britannique puis par le gouvernement fédéral. L’église catholique romaine ne s’est pas toujours comportée comme une sainte aux XXIXe et au XXe siècle. Les services actuellement donnés par le gouvernement du Québec sont loin d’être parfaits. L’attitude individuelle de trop de Québécois est encore souvent empreinte de racisme ou méprisante. Les événements de 1990 de Kanesatake l’on démontré de façon spectaculaire. Mais le peuple québécois ne mérite pas d’être placé par les premières nations sur le même pied que le peuple américain.

Les Québécois n’ont aucune occasion officielle de commémorer la nature de leurs relations avec les premières nations. La Grande alliance et la Grande paix sont des événements déterminants de l’histoire de ce continent, des premières nations et du peuple québécois. La Grande paix de Montréal témoigne de la détermination historique des premières nations à vivre, à conserver leurs territoires et à préserver leur culture. Elle témoigne aussi de la volonté des Québécois à soutenir cette détermination. Il y a eu, bien sûr, d’autres motivations périphériques de part et d’autres. Mais cet aspect historique de la Grande paix mériterait à lui seul, une commémoration nationale annuelle à Montréal. Un petit geste toponymique qui ne couterait pas cher aux autorités de la ville, serait de changer le nom de la rue Amherst pour celui de Kondiaronk, grand chef Wendat. Il fut un interlocuteur déterminant de la Grande paix et il est d’ailleurs décédé, ici à Montréal, durant les négociations. Un geste conséquent serait aussi de désigner un grand espace, Place de la Grande paix.