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HISTOIRE LITTÉRAIRE  par Gaëtan Dostie  | Le Patriote

[Le magazine Voir du 3 février 2011 le présentait ainsi : Gaëtan Dostie a passé sa vie à recueillir les joyaux de notre littérature, qu’il offre désormais au public dans un musée aux allures de caverne d’Ali Baba. Ce musée, la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie, est situé au 1214, rue de la Montagne, à Montréal.]

nelligan« Émile Nelligan est mort » écrivait dès 1902 celui qui était en train de « donner forme » à son oeuvre. En 1903, lors même que le recueil est aux deux tiers imprimé, Eugène Seers quitte les ordres, s’exile aux États-Unis pour toujours, mais, avant de partir, il porte chez madame Nelligan cette partie imprimée et, vraisemblablement, un tapuscrit qui servira à en terminer l’impression en février 1904. Seers ne publiera plus que sous de nombreux pseudonymes, dont le plus connu est Louis Dantin.

Pourtant Nelligan est toujours vivant; dans les faits il est interné depuis août 1899 à la demande de son père, qui trouve deux médecins serviles qui décréteront qu’il est atteint de « démence ». Il ne décède que le 18 novembre 1941 à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Si démence il y avait, le diagnostic n’était plus que celui d’une inadaptation sociale.

À sa mort, sur la table à côté de son lit, fut trouvé ce dernier poème daté de février 1941, un texte qu’il avait déjà dédicacé à un homme en 1938 :

Impromptu
Je fais consister mes délices
À me trouver cher voisin
Tous les matins entre deux cuisses
Tous les soirs entre deux vins1

Jacques Ferron, dans plusieurs textes repris dans ses Escarmouches2, pose un diagnostic cinglant: « … le 9 août 1899, (Nelligan) entrait à l’asile Saint-Benoît où il resta jusqu’au mois d’octobre 1925. Il ne reverra sa mère qu’une fois, lors d’une de ses sorties, au cours de ses quarante-deux années d’internement. Cette dame (…) fut une personne assez insignifiante qui ne jouait du piano que pour montrer qu’elle avait reçu une éducation distinguée. » « Nelligan a pu détester en son père, l’homme de nulle part, l’homme qui avait troqué son âme irlandaise contre un poste de fonctionnaire et qui n’avait pas accédé pour autant à la nationalité de sa femme. Le véritable aliéné ce fut le père. Et son comportement normal ne prouve rien contre cela : son aliénation était à ce point fondamentale qu’il n’était même pas fou; il a joué toute sa vie la misérable comédie de sa condition de zombie américain. Émile Nelligan n’a pas voulu devenir un homme comme son père. La folie était à la mode alors parmi les poètes qu’il chérissait. Il est devenu fou comme de nos jours on devient hippie. Rien de plus concerté que cette évasion hors de la réalité, no where, à Saint-Jean-de-Dieu (…) »

Cette « folie » masquait pourtant un interdit majeur à cette époque : l’homosexualité ! Certains membres de l’École littéraire de Montréal en parlaient ouvertement, tel Louis-Joseph Doucet qui disait à ses filles et à ses petites-filles qui me l’ont rapporté, que l’internement de Nelligan était dû à son homosexualité. Le journaliste Marcel Valois (né Dufresne), lui-même gai, m’a raconté tenir de Jean-Aubert Loranger, qui avait lui aussi des aventures homosexuelles, que Nelligan, avant son internement, vivait la bohème avec Arthur de Bussières; le métier de peintre en bâtiment le faisait mal vivre et Bussières survivait de prostitution masculine.

Les histoires ensuitesculine. Les histoires ensuite se recoupent et se complètent : madame Nelligan, un matin d’août 1899, s’amène à l’improviste chez de Bussières et découvre les deux jeunes gens dans le même lit, sans doute fort peu vêtus. S’ensuit une crise de larmes et un départ théâtral sans mot dire. Émile suit sa mère après s’être emparé d’un long foulard, se rend au Carré Saint-Louis, grimpe dans un arbre et y attache le foulard. Tout de suite se forme un petit attroupement, une échelle est apportée, le malheureux est ramené chez son père. Il est enfermé dans sa chambre où il fait des crises de larmes, martèle les murs, hurle jusqu’à déraison et épuisement. Ainsi, Nelligan, enfermé à la Retraite Saint-Benoît, est mort pour la première fois dans l’oubli et l’indifférence de ses proches.

Quand son recueil lui est remis en 1904, il crie, le renie devant sa mère et la journaliste Françoise (Robertine Barry), bref il lui est retiré. Ainsi excusera-t-on désormais que les manuscrits de ses poèmes d’asile diffèrent de la version publiée, sauf le plus ancien manuscrit connu, daté de 1929 : « Ces poèmes curieusement sont présentés dans l’ordre exact où ils ont été publiés par Louis Dantin dans la Revue Canadienne en 1903, l’auteur reprenant même plusieurs variantes propres à cette édition. »2

naufrageMais cette édition préparée par Dantin est-elle entièrement de Nelligan ? En 1938, Claude- Henri Grignon, dans ses Pamphlets de Valdombre, s’était fait l’écho de confidences d’Olivar Asselin. Avec un mépris total pour le défroqué qu’il était, il accuse Dantin d’avoir créé l’oeuvre. Sans preuves autres qu’orales, l’accusation est restée lettre morte. Mais voilà, Yvette Francoli, après avoir publié une édition critique des essais de Louis Dantin dans la Bibliothèque du Nouveau Monde, sort une biographie pour le moins troublante: Le Naufragé du Vaisseau d’or, Les vies secrètes de Louis Dantin3.

Francoli publie en annexe de sa biographie : « Copie de notes inédites de 1919 d’Olivar Asselin destinées à présenter Émile Nelligan dans l’Anthologie des Poètes Canadiens de Jules Fournier » qui venait de décéder : « L’histoire d’Émile Nelligan est connu en Canada. Né (…) à Montréal d’un père irlandais et d’une mère anglaise par le sang, française par la langue, il fréquenta l’école primaire, fait deux années d’humanités au Collège de Montréal, puis au Nelligan et de Bussières créés par Dantin ? HISTOIRE LITTÉRAIRE par Gaëtan Dostie Collège Sainte-Marie (…) il quitte l’école pour pratiquer à son goût une bohème littéraire (…) sur la fin de (1899), est frappé de folie après avoir produit l’oeuvre poétique la plus étonnante de toute l’histoire de la littérature canadienne. Après cette fin tragique, les manuscrits de Nelligan restés informes pour la plupart tombèrent par bonheur entre les mains d’un homme lettré et d’un homme dévoué à sa gloire. Louis Dantin les classa, les déchiffra, les tria et, dans certain cas, poursuivant sa pensée qu’il avait personnellement connue, les compléta.3 Dans l’édition de 1934 de cette anthologie, Asselin taira cette démarche et se rabattra à longuement citer la fameuse préface de Dantin de 1903.

Paul Verlaine a été l’éditeur d’Arthur Rimbaud, le déchiffra, l’ordonna, parfois même corrigea et compléta3; Francoli voit l’implication de Dantin encore plus loin, la plupart des poèmes religieux de l’édition de 1903 seraient de lui-même. Celui qui s’apprêtait à défroquer, a étoffé le recueil de son protégé; sa démonstration est convaincante. La grande énigme est lancée : qu’est-ce qui est vraiment de Nelligan ?

Yvette Francoli reproduit également la page titre autographe d’un recueil composé par Eugène Seers dont seule cette page est restée à la Bibliothèque du Grand Séminaire de Montréal3, puis le début du poème « Frère Alfus » tiré des Poème autographes4, et les compare à une dédicace de Nelligan de 1904 suivi de la transcription peu fidèle, comme toutes ses autres transcriptions d’ailleurs, de « La Réponse du Crucifix ». Si ce n’est quelques poèmes d’après l’internement, tous ces manuscrits ne portent aucune signature et, d’évidence, ils ne sont pas de sa main, mais vraisemblablement de celle de Dantin. Pas même le célèbre « Je veux m’éluder dans les rires » avec cet aveu bouleversant « Je veux être fou (ou) Ô qu’on me fasse fou » que Jacques Blais analyse en voyant là le « décadentisme » chez Nelligan6 et qui est à mettre en parallèle avec la « Romance du vin ». Même « Le Vaisseau d’Or » tourne au plomb…

bussieresMais on n’en reste pas là : le raffiné Arthur de Bussières est mis en question. Déjà Asselin, dans l’anthologie de 19344, le présente ainsi : « Il ne fréquenta jamais d’autre école que l’école élémentaire (…) On affirme que ce marteleur de sonnets métalliques était incapable d’écrire trois lignes en prose. M. Olivar Asselin raconte (qu’il le) fit rechercher (en 1900) pour lui offrir un emploi (…) Après plusieurs jours de recherche on finit par trouver le poète : il avait repris le métier de peintre en bâtiments et vivait en bohème, dans une pauvreté voisine de la misère. Mais le séjour de Bussières au Journal, fut éphémère; malgré son vif désir d’encourager son talent, Asselin ne put garder un collaborateur qui ne savait pas faire accorder l’adjectif avec le nom, ni le verbe avec le sujet. »4 Le peu que nous connaissons d’Arthur de Bussières se trouve dans l’édition de ses poèmes préparée par Wilfrid Paquin, I.C.7. Toute l’oeuvre, à quelques exceptions près, est publiée en 1931, et écrite avant cette année-là; il disparaît alors dans le décor pour une dizaine d’années, et sa mort « passa inaperçue » écrit Asselin.

Quand Eugène Seers revint presque de force au Couvent des Pères du Saint-Sacrement à Montréal, en 1894, ayant perdu la foi, il fut dispensé de tout service religieux et fut traité comme un invité. Toute la communauté le tint dans un isolement et priait pour sa conversion; sa conduite était vue comme une trahison de l’Église ! Il apprend le métier de typographe et va lancer une revue de haute tenue, dont il tirera des poèmes, ceux de Nelligan, Bussières, Ferland et les siens sous différents pseudonymes, qu’il rassemble dans Franges d’Autel, en 1900. Déjà Nelligan est interné et Dantin dit être son « ami de coeur »3. Francoli montre assez bien comment Dantin voulut alors « être le guide, l’éclaireur de la nation ». Au lendemain de la publication des Soirées du château de Ramezay en 1900, « un article paru dans Les Débats, le 23 mai 1900 confirme que Nelligan « longtemps méconnu de ses amis, était parvenu à se faufiler dans le cénacle des jeunes littérateurs ». Autrement dit, on ignorait jusque-là qu’il taquinait la Muse. » Et en 1907, Louvigny de Montigny, écrit : « Il faisait parfois pleurer la syntaxe et déconcertait le dictionnaire, préférant obstinément l’éclat d’une image à la correction de son expression, la sonorité d’une rime à son exactitude. »3

Francoli enfonce un clou encore plus creux : le parallèle entre Rimbaud et Verlaine est étalé dans le vif. Gabriel Nadeau, l’héritier des papiers de Dantin et son premier biographe, dans une lettre de 1945 que cite Francoli, écrit : « Verlaine était un sodomiste, si je ne me trompe. Sodomie et absinthe, voilà une belle paire de vices. Dantin, lui aussi, fut un homosexuel, mais je ne le dirais pas dans mon article. On me crierait que j’ai menti. Cependant j’ai des lettres écrites à lui par des fifis. »3

Valdombre dans sa diatribe contre Dantin en 1938, parle du quatrième comparse de ce groupe, Charles Gill : cet « artiste extrêmement bohème, adonné à l’absinthe » (…) aurait entraîné Nelligan dans les alcools et la débauche »3. On sait que Réginald Hamel a retrouvé, dans les archives du Collège Saint-Laurent, qu’en mars 1888, Gill est « chassé du Collège : indiscipline et homosexualité. »8 Dantin aurait à cette époque tenu un petit commerce « religieux » sur la rue Saint-Denis où il pouvait recevoir ses jeunes amis. Bref, nous serions devant le premier cercle connu de jeunes dont le lien secret, leur homosexualité, tout en les gardant dans une marginalité, provoqua un feu d’artifices de bien brève durée qui a changé à tout jamais notre littérature. Et Dantin en serait l’artificier, voire l’amoureux de Nelligan qui aimait de Bussières !

Voilà où nous en sommes; le mythe nelliganien vient d’être éraflé peut-être. L’émouvante beauté de ces poèmes, même si le doute s’installe, gardera le nom de Nelligan illuminé tout autant que Rimbaud reste l’image même du poète en dépit de Verlaine. Mais, se révèle le plus grand écrivain de cette époque : Eugène Seers, le défroqué, alias Louis Dantin, le Pessoa du Québec. Il est en train de devenir le point de mire de tous les chercheurs littéraires. Tout le culte nelliganien de Paul Wyczynski et de ses comparses, en devient obsolète. Cette exécution n’a pas fini de provoquer des remous. Probablement que jamais nous ne connaîtrons le fin fond de l’affaire, mais vient d’apparaître celui que l’avenir verra tel le père de la littérature canadienne-française : Louis Dantin.    •••

SOURCES
1 – Émile Nelligan, OEuvres complètes II, Poèmes et textes d’asile, par André Gervais et Jacques Michon, BQ, 2006.
2 – Jacques Ferron, Escarmouches. La longue passe, tome 2, Leméac, 1975.
3 – Yvette Francoli, Le Naufragé du Vaisseau d’or, Les vies secrètes de Louis Dantin, Del Busso éditeur, 2013.
4 – Jules Fournier et Olivar Asselin, Anthologie des Poètes Canadiens, 3e édition, Granger Frères, 1934.
5 – Émile Nelligan, Poèmes autographes, Présentation, classement et commentaires de Paul Wyczynski, Éditions Fides, 1991.
6- Jacques Blais, Décadence chez Nelligan : le cas du poème « Je veux m’éluder », in Voix et images, no 71, Hiver 1999.
7 – Wilfrid Paquin, I.C., Arthur de Bussières, poète, et l’École littéraire de Montréal, Édition Fides, 1986.
8 – Charles Gill, Poésies complètes, Édition critique de Réginald Hamel, Cahier du Québec, Les Éditions Hurtubise, HMH, 1997.