INTRANET MEMBRES SSJB

par Daniel Clapin-Pépin  | OPINION | Le Patriote

À quoi servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il se détruisait ou se perdait lui-même ? Telle était la question existentielle fondamentale que se posait l’apôtre Luc, il y a de cela deux millénaires, dans les Évangiles du Nouveau Testament au chapitre 9, verset 25.

De mon point de vue de Québécois indépendantiste écologiste humaniste, il ne m’est pas interdit, en 2015, de réinterpréter la même question évangélique en termes plus socio-écolo-politiques, et de me demander à quoi nous servirait-il, au Québec, de gagner notre indépendance politique si elle nous détruisait au double plan de la justice sociale et de la pérennité de nos écosystèmes écologiques ?

Qu’est-ce que l’écosocialisme ?
Une définition multidimensionnelle de l’écosocialisme nous réfère à une nouvelle synthèse de gauche « radicale » qui se distingue – par sa nouveauté paradigmatique foncièrement révolutionnaire – de la vieille social-démocratie du XXe siècle qui a échoué partout dans le monde à civiliser le capitalisme financier barbare, car inhumain et antisocial, avec ses caractéristiques croissantiste, productiviste, consumériste et oligarchiste dont l’objectif de profit à court terme prime sur l’humain et sur toute chose pouvant être marchandisée, telles l’éducation et la santé.

Cette synthèse nous offre un projet de société alternatif au susdit capitalisme « sauvage » qui A) privilégie l’intérêt humain général, B) redistribue les richesses économiques par la fiscalité, C) réduit les inégalités sociales à un niveau plus équitable, D) permet de fonder une nouvelle économie centrée sur les besoins humains fondamentaux (tels que déjà précisés, en 1987, par le Rapport Brundtland sur le « développement durable », et que nous devons renommer, en 2015, « décroissance soutenable » des pays riches pour favoriser les pays pauvres), E) qui met fin au dumping environnemental (avec la délocalisation à l’étranger de nos pollutions) et F) instaure les politiques nécessaires pour G) lutter contre la déstabilisation du climat (internationalement) et H) préserver (localement) nos écosystèmes et leur biodiversité.

Résumons-nous.

L’écosocialisme fait la synthèse entre, d’une part, l’intérêt général humanitaire de prioriser la pérennité de tous nos écosystèmes (y incluant la sauvegarde du climat) et, d’autre part, la primauté de la justice sociale pour tous les citoyens, sans exception, de tous les pays du monde par, notamment, la redistribution fiscale des richesses.

Une autre définition possible de l’écosocialisme nous est présentée dans l’extrait suivant tiré de la page 131 du dernier livre de mon politicien français préféré, Jean-Luc Mélenchon, intitulé L’Ère du peuple (Fayard, 2014, 137 pages) : Tel est le lien raisonné qui unit l’ écologie politique et le projet de République sociale universelle. C’est cette théorie politique globale que nous nommons écosocialisme. Il s’agit d’un humanisme et d’un universalisme socialiste concrets.

L’interdépendance de l’indépendance et de l’écosocialisme
La France n’est pas le Québec, me direzvous, et vous avez mille fois raison, étant entendu que nos statuts respectifs de « pays » et de « province » sont socio-politiquement incompatibles et totalement inconciliables.

Selon Wikipédia, L’ étymologie latine du terme province nous renseigne sur son sens premier : pro vincere, territoire conquis. C’est justement ce statut antinomique avec l’indépendance politique qui permit autrefois à Henri Heine, l’un des plus grands écrivains allemands du xixe siècle (1797- 1856), d’écrire avec cynisme : En France, ce que pense la province importe autant que ce que pensent mes jambes.

Aujourd’hui, en 2015, on pourrait fort bien parodier Henri Heine en devinant ce que croit le premier ministre Stephen Harper à Ottawa dans le fin fond de son esprit droitiste fédéraliste : « pour conserver le pouvoir conservateur aux prochaines élections d’octobre 2015, ce que pense la province du Québec importe autant que ce que pensent mes fesses ».

Le Québec sans le statut politique de pays est une nullité, que dis-je, une inexistence, notamment, à la table internationale de l’ONU. Mais pour que le Québec atteigne le niveau existentiel de l’Être, au plan politique, il suffit qu’une simple majorité (50 % plus un) de Québécois le décide, ce dont je ne désespère pas qu’un jour nous puissions y arriver dans la mesure où les souverainistes québécois réussissent à plutôt s’unir au lieu de diviser leurs forces vives dans des luttes intestines oiseuses.

Toutefois, un deuxième obstacle à cette nécessaire union des forces souverainistes québécoises devra être contourné pour parvenir à la création du pays du Québec.

Cet obstacle, d’un point de vue sociopolitique, procède de la bonne vieille division (depuis la Révolution française de 1789) de l’axe socio-politique « gauchedroite » qui rend fort difficile l’inclusion – dans le combat pour un Québec indépendant – de tous les citoyens québécois de sensibilité écosocialiste et de tous les gens couramment décrits comme « progressistes de gauche », y incluant les membres québécois du NPD fédéral.

Ces gens sont loin d’être prêts à voter en faveur de la sécession du Québec si son résultat « social » principal en est une ignominieuse consolidation du capitalisme financier barbare dont nous disions précédemment qu’il était inacceptable parce que tout à la fois inhumain et antisocial.

Consécutivement, pour la gauche québécoise, y incluant les écosocialistes de coeur et d’esprit, point question de favoriser la souveraineté politique du Québec au détriment de la nécessaire et urgente priorisation de l’émergence d’un nouvel humanisme écologiste et socialiste universels concrets.

La solution à cette problématique réside dans une « alliance » – qui reste à imaginer et à négocier – tout à la fois paradigmatique et programmatique entre les principaux partis souverainistes du Québec, le PQ, ON et QS.

pepin
Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de gauche (France),
et Aléxis Tsípras, nouveau premier ministre grec.

La nouvelle souveraineté écosocialiste de la Grèce
Un brin d’histoire récente nous permettra ici de mieux apprécier, écosocialement parlant, la toute récente victoire électorale du parti de gauche radicale Syriza en Grèce, le 25 janvier dernier.

Les 26 et 27 septembre 2010 s’est tenue à Paris la troisième rencontre du réseau écosocialiste international. Ce réseau est né à l’initiative d’écologistes socialistes européens et étatsuniens. Depuis, il s’est étendu dans plusieurs régions du monde telles l’Allemagne, la Belgique, le Brésil, le Canada, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Grèce, le Mexique, le Pérou, la Slovénie et la Suisse.

Encore modeste, ce réseau tente de rassembler tous ceux qui se reconnaissent Jean-Luc Mélenchon, leader du Front de gauche (France), et Aléxis Tsípras, nouveau premier ministre grec. dans les principes politiques de l’écosocialisme et qui veulent oeuvrer à une écologie « par nature », oserais-je dire, « anticapitaliste ».

Cette rencontre aura permis de constater la grande diversité des expériences locales et internationales présentant le visage d’une autre écologie, incompatible avec les accommodements du capitalisme vert.

D’une part, les changements climatiques ont donné lieu à de grandes mobilisations, notamment au moment du sommet de Copenhague en 2009, ainsi qu’à la constitution de nouveaux mouvements qu’il s’agit aujourd’hui de renforcer.

D’autre part, tous les participants se sont accordés pour dire que face à la catastrophique situation économique actuelle – celle de 2010 – nous avons besoin de réponses écosocialistes à la crise.

Pour la Grèce, par exemple, il a alors été reconnu que la revendication d’annulation de la dette et la lutte contre les plans d’austérité devaient s’articuler à une alternative écosocialiste et anticapitaliste.

Nous y sommes, cinq ans plus tard, en 2015, avec la nomination du nouveau premier ministre de Grèce, Aléxis Tsípras, chef de Syriza, parti de gauche radicale antiaustérité. •••

 

[Daniel Clapin-Pépin est professeur de gestion, éthique et comptabilité environnementales au Département des sciences comptables de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.]