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par Jean Dorion | Le Patriote

 

jean dorionNDLR : Ancien président de la Société, l’auteur a travaillé dix ans au ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration, comme attaché politique des ministres Jacques Couture et Gérald Godin, puis comme agent de liaison avec les communautés culturelles.]

Le rapport du mouvement nationaliste québécois à l’immigration, comme aux communautés culturelles qui en résultent, a toujours été marqué par une forme d’anxiété.

Cette anxiété – justifiée à certains égards – a influencé nos perceptions du phénomène migratoire. L’anxiété mène à préconiser, pour des problèmes complexes, des solutions simples. Et habituellement mauvaises. La popularité de ces « solutions » repose sur des croyances inexactes et aussi, il faut bien le dire, sur « la soif de croire » que génère l’anxiété.

Je veux répondre ici à quelques perceptions incorrectes concernant l’immigration. Quels que soient nos objectifs, il est essentiel de bien comprendre la réalité sur laquelle nous voulons agir.

1- Le Québec reçoit un nombre anormalement élevé d’immigrants par rapport à sa population

Ce n’est pas vraiment le cas. Les comparaisons d’un pays à un autre sont compliquées, vu les définitions variables, mais le cas le plus facilement comparable à celui du Québec est celui du Canada : le Québec a reçu, en 2014, 19,3 % de l’immigration canadienne; ce pourcentage, qui avait été en moyenne de 20,2 % dans les cinq années précédentes, était alors inférieur au poids démographique du Québec dans le Canada (23,1 % au 1er janvier 2014). Le Québec reçoit donc, annuellement, en proportion de sa population, moins d’immigrants que le Canada et encore moins que le Canada anglophone.

Outre ce constat annuel, on peut aussi mesurer l’effet à plus long terme des mouvements de population : les Nations-Unies ont établi un tableau du pourcentage, dans 232 pays et territoires, de la population née à l’extérieur de chacun d’entre eux. Tenons-nous en à des pays développés et de culture occidentale : s’il figurait dans ce tableau, le Québec, avec 12,6 % de sa population née hors du Canada (selon le recensement de 2011), dépasserait légèrement, quant à la part de sa population immigrée, la France (11,6), l’Allemagne (11,9) et le Royaume-Uni (12,4). Mais il serait derrière l’Espagne (13,8), la Norvège (13,8), les États-Unis (14,3) et la Suède (15,9). Et loin derrière le Canada dans son ensemble (20,7 %), la Nouvelle-Zélande (25,1) et l’Australie (27,7). (Tous ces derniers chiffres sont de 2013).

2- L’immigration entre trop facilement, avec peu d’exigences sur les qualifications ?

Il est au contraire difficile d’immigrer au Québec. Seule une faible proportion des personnes initialement intéressées parvient à satisfaire toutes les exigences. Il y a une grille de sélection avec pointage. Quiconque rêve d’immigrer ici peut, en ligne et avant même de faire une demande, comparer son propre profil à cette grille : cette comparaison est l’occasion, pour la plupart des rêveurs, de renoncer à leur rêve. Le Québec, en plus des qualifications professionnelles, cherche des immigrants jeunes et francophones et les points accordés pour chacun de ces deux critères, en particulier, comptent tellement qu’il faut habituellement disposer à d’autres égards d’atouts très exceptionnels pour s’en dispenser.

De plus, les immigrants paient des frais non remboursables pour que le Québec examine leur dossier : 765 $ par candidat, plus 164 $ pour chacun de ses dépendants; s’ajoutent les frais de traitement fédéraux (550 $ par adulte, 150 $ par enfant), les frais préalables à l’émission du visa (490 $ par adulte), les frais de test de langue (de 200 à 400 $ selon le pays) et les frais d’examen médical (du même ordre). Plus, au besoin, les frais de traduction de documents. Faites le calcul pour, disons, un couple avec deux enfants… Les délais d’attente sont longs (souvent plus de deux ans) avec un fort risque d’être refusé.

Selon Le Devoir du 12 novembre 2014, « 52 % des demandes d’immigration de travailleurs qualifiés ont été rejetées ou refusées entre le début de l’année et le 30 septembre 2014 ». On parle ici de personnes qui s’étaient crues suffisamment qualifiées pour oser remplir leur dossier de candidature, avec ses incroyables exigences paperassières, et en acquitter les frais (non remboursés).

Pour les réfugiés, dont le statut est déterminé par le gouvernement fédéral, on est moins strict sur les qualifications. Ils formèrent naguère un gros morceau de l’immigration au Canada comme au Québec mais ils ont vu leur part diminuer avec les années. Elle pourrait remonter mais ils ne constituaient plus, en 2014, que 9,7 % des immigrants admis au Québec.

3- Le vieillissement de la population, qu’on prétend atténuer par l’immigration, n’est pas vraiment un problème aussi grave qu’on le dit.

Il l’est. L’espace manque pour traiter ici des aspects politiques, économique, culturels et fiscaux de ce vieillissement. J’en ai parlé en évoquant, outre les cas du Québec et de l’Allemagne, celui, dramatique, d’un pays que je connais bien : le Japon, dans un long chapitre de mon livre INCLURE. Quelle laïcité pour le Québec ? (Québec-Amérique, 2013). Le lecteur pourra s’y référer. J’ajoute simplement ici un élément du problème mentionné moins explicitement dans mon ouvrage : selon Le Devoir du 28 octobre 2015, au Canada « les frais de santé croîtront beaucoup plus vite que l’économie, particulièrement au Québec où la population vieillit plus vite que dans le reste du pays. Selon des études internationales, les personnes de 65 ans et plus coûtent de cinq à six fois plus cher que les autres à soigner. Or, elles étaient déjà 17 % dans la population québécoise l’an dernier, comparativement à une moyenne canadienne de 15,7 % et de 11,4 % en Alberta. » Cet exemple illustre une gravité du problème plus forte au Québec qu’au Canada, même si ce dernier pays en sera lui aussi affecté.

4- L’immigration ne saurait être l’un des moyens de pallier aux inconvénients du vieillissement démographique, puisqu’il faudrait accueillir des multitudes d’immigrants pendant des dizaines d’années pour réduire ne serait-ce que d’un an l’âge moyen de la population.

Il ne s’agit pas de réduire l’âge moyen, objectif impossible au Québec, puisque les babyboomers, qui forment une si grande part de notre population, vieillissent d’un an à chaque année comme tout le monde, ce qui va dans le sens d’une hausse de l’âge moyen. Les naissances peuvent en principe agir dans le sens inverse, puisque l’âge des bébés est minime par définition, mais il y en a moins aujourd’hui qu’à l’époque où naquirent les actuels baby-boomers. En principe toujours, l’âge moyen commencera peut-être à baisser quand ces derniers nous auront quitté pour un monde encore meilleur que celui-ci.

Mais on pallie aux inconvénients du vieillissement, en tentant de regarnir, au moins partiellement, les cohortes en âge de travailler, celles qui permettent de maintenir une économie de taille suffisante pour assurer, entre autres choses, les revenus de l’État. Il faut aussi avoir des enfants qui succéderont à ces cohortes dans 20 ans ou plus. Les nouveaux immigrants contribuent à ces deux objectifs car les jeunes sont nettement plus nombreux parmi eux que dans la population en général.

Voici la répartition par groupes d’âge de la population du Québec en 2014 et la même répartition parmi les immigrants accueillis au Québec cette année-là. La comparaison des pourcentages est assez éclairante :

tableau

Notons qu’il y a parmi les immigrants, en 2014, un peu plus de femmes que d’hommes (50,2 % vs 49,8 %). Près de 7 immigrants sur 10 ont moins de 35 ans.

5- Les politiques familiales sont la vraie solution au problème du vieillissement.

Politiques familiales et politique d’immigration ne doivent pas être opposées; elles sont complémentaires. N’importe laquelle des deux, prise toute seule, donnera de moins bons résultats que si elle est couplée à l’autre.

Québec a déjà les meilleures politiques familiales en Amérique du Nord : le régime fiscal le plus avantageux pour les familles, d’après le groupe de fiscalistes dirigé par Luc Godbout, un réseau de garderies et un système de congés parentaux inégalés. Nous ne sommes pourtant pas les Nord-américains qui font le plus d’enfants. On peut présumer que les politiques familiales précitées (avantageuses à long terme mais coûteuses pour l’État à court terme) ont contribué à redresser la courbe des naissances chez nous entre 2003 et 2009… avant qu’elle ne plafonne puis ne fléchisse par la suite. C’est que l’argent et les services ne règlent pas tout : nous connaissons tous des gens qui ne voudraient pas d’enfants même si on leur offrait un million à chaque naissance. Des facteurs culturels et psychologiques sont ici en cause.

Mais surtout, les meilleures politiques familiales se heurteront chez nous à un obstacle encore plus incontournable : la majorité des femmes du Québec a dépassé le seuil des 42 ans, âge passé lequel la quasi-totalité d’entre elles n’auront plus d’enfants. Cette majorité est une réalité sans précédent dans notre histoire et elle s’accroît à chaque année. D’où le rôle important des femmes jeunes qui immigrent au Québec.

6- Ce rôle des immigrantes et immigrants est-il vraiment si important? L’immigration n’a-t-elle pas pour seul effet de grossir la population totale sans changer grand-chose à sa répartition entre classes d’âge?

J’entends cet argument depuis quarante ans et il a longtemps été vrai, à la fois parce que la population née au Québec était en général beaucoup plus jeune qu’aujourd’hui (donc plus susceptible d’avoir tôt ou tard des enfants) et l’immigration moins forte (pour la décennie 1976-1985, par exemple, elle fut en moyenne de 19 267 par année, contre 50 275 l’an dernier).

Mais en 2014, quiconque a un enfant d’âge scolaire et voit qui sont ses camarades de classe aura peine à croire que les immigrants ne contribuent pas plus que les Québécois de naissance à la présence d’enfants au Québec, toutes proportions gardées, bien sûr. Il aura bien raison. (Et le phénomène ne s’observe plus seulement dans la grande région montréalaise).

En 2014, sur 87 700 bébés nés au Québec, 20 958 sont nés de mère née à l’étranger, soit 23,9 %. Mais ce n’est pas tout : la même année, nous avons vu plus haut que 10 671 enfants de 0 à 14 ans ont immigré au Québec. Un calcul précis de la contribution annuelle des enfants de mère immigrante (qu’ils soient nés ici ou nés ailleurs) à la présence d’enfants au Québec exigerait qu’on tienne compte d’autres données (migrations interprovinciales, en particulier) mais on voit tout de suite que cette contribution est forcément considérable. Ce chiffre annuel de 31 629 nouveaux jeunes Québécois nés de mère immigrantes (nouveaux au Québec en 2014 parce que nés ou immigrés ici cette année-là) correspond à 32,2 % du total des enfants nés ou immigrés au Québec durant cette même année, total qui était de 98 371 (87 700 nés +10 671 immigrés).

Dans INCLURE, j’avais fait le même calcul pour 2006, avec un résultat de 27,5 %. Le pourcentage est donc en croissance, tel que mon livre l’annonçait dans les termes suivants : Dans la mesure où nos critères d’admission continueront à favoriser une immigration jeune, et alors que le pourcentage des femmes nées au Québec qui auront dépassé le début de la quarantaine croîtra, la contribution des nouvelles immigrantes à la présence d’enfants au Québec devrait continuer à s’accroître.

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Notre situation démographique rend l’immigration inévitable et nécessaire; on peut donc s’attendre à ce qu’elle demeure élevée au cours des prochaines années. Le déni de cette inévitabilité et de cette nécessité n’aide pas à faire les efforts nécessaires pour que l’immigration joue pour le Québec, et en particulier dans le sens de ses intérêts politiques et linguistiques. Ces derniers résultats ne peuvent être atteints que par étapes. La première étape à franchir réside dans la connaissance des faits.
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