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Pierre Serré | Tribune libre de Vigile

Quand deux réseaux économiques sont concurrents, le plus fort impose sa discrimination

 

La discrimination systémique vécue par chaque minorité québécoise tient-elle davantage de la communauté francophone, démographiquement majoritaire, ou de la communauté anglophone ? Celle-ci est évidemment démographiquement minoritaire à l’échelle du Québec, mais à l’échelle montréalaise, elle est suffisamment puissante politiquement et économiquement pour être dotée d’un réseau économique parallèle à celui des francophones. Démographiquement, la communauté anglophone comprend plus d’un million d’individus selon la Première langue officielle parlée (la PLOP), ce qui ressemble en gros à ce que serait une « langue publique commune » qu’utilisent les gouvernements. À Montréal, quiconque ne parle pas anglais se voit limité dans ses perspectives d’emploi, de revenus, d’accès à un logement, etc. Mais d’autres affirment qu’il faut plutôt obligatoirement parler français. En réalité, il est toujours possible, en 2016, de vivre à Montréal sans connaître le français, sans le parler et sans le comprendre. De là, la question qui se pose : la discrimination systémique dont souffrent de multiples groupes à caractère raciste, sexiste, homophobe, religieux, etc., est-elle doublée d’une discrimination systémique envers la communauté francophone, dominée économiquement ?

À n’en pas douter, les francophones montréalais sont suffisamment puissants économiquement pour imposer une discrimination systémique envers les groupes qui cherchent à s’intégrer au réseau économique francophone. La même chose vaut pour la communauté anglophone. Celle-ci impose une discrimination systémique envers qui cherche sa réussite socio-économique dans le réseau économique anglophone. Dans les deux cas, il apparaît que les communautés les plus démunies font les frais des luttes de pouvoir entre francophones et anglophones. Les premiers imposent leurs critères d’entrée dans leur réseau aux seconds, tandis que les seconds imposent les leurs aux premiers. Les deux communautés sont donc appelées à examiner les barrières discriminatoires existant dans les institutions qu’elles contrôlent. En la matière, l’État est évidemment contrôlé par les francophones, mais une partie de l’État échappe à ces derniers : les institutions qui sont contrôlées par la communauté anglophone. (Malheureusement, l’attention médiatique se porte essentiellement sur la discrimination systémique qui émane des institutions contrôlées par les francophones. Beaucoup reste à dire à propos des institutions contrôlées par les anglophones.)

La dynamique démographique et économique est ici fondamentale. La minorité historique anglo-québécoise, celle de langue maternelle anglaise et d’origine britannique née au Canada, est complètement disparue. À force d’effectifs provenant de l’immigration internationale, des migrations interprovinciales, de l’assimilation linguistique de francophones et d’allophones (personnes de langue maternelle française ou tierce mais utilisant plutôt l’anglais comme langue parlée à la maison), de l’intégration linguistique de ces derniers (sans assimilation, des personnes parlant français ou une langue tierce à la maison mais l’anglais en public), les effectifs d’origine ethnique britannique de 1971, d’environ 750 000 personnes, ont été presque entièrement remplacés. Les « néo-anglophones » d’aujourd’hui comptent plus d’un million de locuteurs, selon la PLOP, et l’écart entre ces derniers et les personnes de la minorité anglo-québécoise est de plus de 800 000 personnes, auxquelles il faut ajouter un demi-million d’anglophones (selon la PLOP) qui ont quitté le Québec de 1971 à 2011.

Économiquement, la communauté anglophone est, en gros, incapable de produire toute la main-d’œuvre dont elle a besoin. C’est ce qui explique que la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, dans Le Devoir du 7 décembre 2016, puisse prétendre à la fois qu’il y a « un manque criant de main-d’œuvre au Québec » et que la main-d’œuvre immigrée, qui est pourtant plus scolarisée que la population native et qui est également, à Montréal, la plus scolarisée de toute l’Amérique du Nord, connaisse aussi le plus haut taux de chômage parmi les seize grandes villes canadiennes et américaines étudiées.

Malgré l’effondrement démographique de la minorité anglo-québécoise, les institutions contrôlées par la communauté anglophone n’ont pas diminué de taille depuis 1971. Puisque les institutions sont demeurées en place, la communauté anglophone a donc eu besoin de clients, de beaucoup de clients. Nourrie au petit lait par les deux gouvernements, c’est toujours elle qui, en 2016, mène le bal. Malgré la Loi 101, les deux gouvernements l’ont protégée, aucun n’a reconnu ni géré sa décroissance démographique. Le fédéral comme le provincial ont laissé le plus extrême laisser-aller diriger le développement du Québec. Tous deux ont travaillé à fournir de nouveaux travailleurs à la communauté anglophone, à fournir de la clientèle en pigeant du côté francophone, allophone et immigré. Tout en fournissant de manière continue une main-d’œuvre de pointe à ses voisins canadiens : un demi-million de jeunes formés – dont bon nombre à McGill et à Concordia –, prêts à produire, représentent une subvention de formation à la main-d’œuvre de combien de milliards ? Que dire de plus ?

Ceci. La dynamique démographique-économique du Québec fait des francophones des citoyens de seconde zone. Citoyens qui paient pour la réussite économique de leurs voisins, qui s’appauvrissent pour faire fonctionner des institutions qui luttent contre l’intégration à la majorité. Par rapport à leurs coreligionaires immigrés unilingues anglais, les immigrés unilingues français qui tentent de se faire une place dans le réseau francophone le ressentent avec plus de force encore : leurs revenus sont plus faibles, leurs taux de chômage sont plus élevés, leurs taux de sécurité du revenu aussi. Être francophone, de naissance ou d’adoption, diminue ses chances de réussite quand on sait que l’argent public et privé suit la langue du réseau. Le gouvernement fédéral n’est pas seul à soutenir financièrement la communauté anglophone de manière outrageante, le gouvernement provincial et ses créatures municipales et péripubliques en font autant, ainsi que le réseau d’institutions de langue anglaise et les entreprises du secteur privé, particulièrement les multinationales et leurs filiales – pensons ici au financement des chaires de recherche ; à l’existence d’une université de langue anglaise de trop ; d’un hôpital universitaire de langue anglaise, le CUSM, de trop, financé au même niveau que l’hôpital de langue française, le CHUM ; au territoire à majorité francophone confié au CUSM et à son CIUSSS, incluant l’Ungava (mais aussi l’Outaouais, l’Abitibi-Témiscamingue, les Laurentides et l’ouest de l’Estrie, en plus de l’ouest de Montréal) ; à la mise sur pied d’un faculté de médecine en Outaouais, confiée à McGill, qui y sera incapable de donner les cours théoriques en français ; au statut bilingue de municipalités et de quartiers constitués de minorités infimes d’Anglo-québécois, etc.

L’économie comme le sport témoignent de la supériorité des réseaux de langue anglaise. Voici un cas exemplaire : le hockey à Montréal. PK Subban fut recruté par les Canadiens de Montréal sur la foi d’une réputation médiatique fabriquée en Ontario (qui donc suivant les activités du hockey junior au Québec le connaissait ?). Or on sait qu’il existe une discrimination systémique envers les francophones dès que le personnel de recrutement, d’évaluation et de sélection des joueurs viennent de milieux de langue anglaise – le fait est bien documenté. Cette discrimination est d’autant plus forte lorsque les joueurs ne peuvent être évalués de manière précise, ce qui est le cas des joueurs défensifs, attaquants comme défenseurs. Pour les autres, les meilleurs, percer dans l’alignement exige qu’ils soient supérieurs aux anglophones et qu’ils s’illustrent de manière à battre les préjugés qui servent de critères de sélection, et qui pénalisent les Québécois francophones – étrangement (?!), les Québécois anglophones ne sont pas autant pénalisés.

À Montréal, malgré un directeur général francophone, la culture de ce dernier, ex-joueur, exprime son entière dépendance à l’égard du modèle dominant de repêchage et d’administration des clubs, modèle qui lui a d’ailleurs permis de graduer lui-même dans le circuit. Une fois en poste, sa faible autonomie l’a amené à reproduire le modèle dominant de sélection des joueurs. Après la sélection de PK Subban, le directeur général du tricolore a naturellement poussé pour que les exploits de son joueur soient reconnus et diffusés partout en Amérique du Nord – la valeur de ce dernier sur le marché des échanges en dépendait. Ainsi Subban gagna-t-il un trophée en 2013. Puis de juteux contrats publicitaires. Enfin, l’athlète originaire de Toronto obtint en 2014 le contrat le plus important de l’histoire des Canadiens : 72 millions $ étalés sur neuf ans. Subban a brillé sur la patinoire lors de ses premières années, mais ses contrats publicitaires et l’abus de relations publiques en ont fait une figure dérangeante pour ses coéquipiers. Dès son relâchement général et l’émergence de ses limites en tant que joueur, l’échange survint.

Peu importe, c’est bien Subban, le joueur étoile, qui donna 10 millions $ à la Fondation du Montreal Children Hospital (dont la moitié a été financée par déductions fiscales), une institution de langue anglaise, et non à l’Hôpital Sainte-Justine, pourtant plus imposant et plus performant. Subban n’a fait que suivre la voie tracée par le club : les joueurs font la charité envers les institutions qu’ils connaissent, celles du réseau anglais. Au début des années 2000, le capitaine Saku Koivu avait aidé à amasser 8 millions $ pour la Fondation du Montreal General Hospital. En 2011, Max Pacioretty avait aidé à récolter 3,5 millions $ pour le Montreal Children Hospital. En 2001, Patrice Brisebois et sa femme ont donné… 50 000 $ à l’Hôpital Sainte-Justine. Ah, la charité…Subban s’est aussi engagé à siéger au CA de la Fondation du Montreal Children. Il accepta également d’en être le porte-parole.

Le parcours de Subban ressemble à celui de nombreux nouveaux immigrants qui ont eu leur chance au Québec (et, dans certains cas, leur citoyenneté) grâce aux entreprises et aux institutions du réseau économique anglais. Quant à la langue de la charité, malgré six années passées à Montréal, le français de Subban… tabou sur la question. A-t-on même le droit d’observer ce qui se passe ? D’oser quelques questions ? Il semble, surtout à la télé fédérale, Radio-Canada, que lorsqu’un joueur prononce quelques mots lus en conférence de presse et quelques phrases toutes faites apprises par cœur du genre « Mon tailleur est riche » et « J’aime Montréal », ce genre de folklore suffise à faire baisser bien bas le moindre journaliste ambitieux. À faire en sorte que ces derniers se donnent la mission de faire croire en la profonde considération du joueur envers le français et la nation québécoise, même quand les millions aboutissent au CUSM ou dans des institutions affiliées. Ces conférences de presse avec des joueurs unilingues anglais aboutissent plus souvent qu’autrement à ridiculiser la langue de la majorité en tentant de croire que les joueurs sont capables de parler le français. Ainsi, aucune hésitation devant le recours à l’intimidation : le joueur a « rendus de fiers services au club ! ». Ils sont « grandement impliqués dans leur « communauté » – de langue anglaise – et nous font le grand honneur de leur faire l’aumône. Qu’importe leur langue. C’est à ceux qui les paient – pardon – ceux qui reçoivent leur aumône de les comprendre. L’important est de faire taire les critiques.

Tout a-t-il été dit sur le sujet ? Parallèlement à cette histoire sur Subban, le Canadien continue à ignorer magistralement le recrutement de joueurs québécois francophones, tout autant que les affaires concernant le club ont continué à être réglées dans la langue de Shakespeare. À Montréal, le français n’est incontournable que pour les communications avec les médias, ce qui exige un entraîneur qui parle français, au moins un joueur (fut-il plombier), le directeur général, le soigneur et peut-être une ou deux douzaines de bâtons. Pour le reste, les joueurs, mêmes nés hors d’Amérique et d’une autre langue maternelle que l’anglais, s’expriment pourtant dans cette langue, et les médias électroniques ne prennent même pas la peine de recourir à la traduction simultanée. Celui qui ne parle pas l’anglais est un demeuré. C’est également au Centre Bell que, durant les parties, l’annonceur n’utilise que l’anglais pour annoncer les buts, les punitions et toutes les autres petites choses qui peuvent survenir lors d’une partie. Encore une fois, celui qui ne parle pas l’anglais est un demeuré. Alors que les Nordiques n’utilisaient que l’anglais. Alors que la minorité anglo-québécoise n’existe plus. Aucun élu n’ose dénoncer cette situation. Tous les chefs politiques se sont prosternés, aucun n’est plus puissant que cette entreprise commerciale qu’est un club de hockey professionnel.

De fait, ce qui se passe dans ce beau grand club, en matière de recrutement, en matière linguistique tous aspects confondus, est la même chose qui se passait à l’époque de Maurice Richard. La même chose qui se passe encore aujourd’hui dans cet autre club professionnel que sont les Alouettes de Montréal, et aussi dans les équipes olympiques nationales du Canada. La même chose qui se passait dans le baseball professionnnel et dans les franchises d’autres sports qui ont tenté ou qui tentent encore de s’installer à Montréal (tel le retour d’une équipe de baseball à Montréal ou l’installation d’une équipe de basketball). La plupart des filiales transnationales comme les entreprises québécoises qui ont pour seul horizon l’intégration dans le grand réseau anglophone connaissent la même dynamique, et aboutissent à la même discrimination systémique. Comme ces entreprises doivent passer pour férocement canadiennes, les employés francophones sont tenus au silence, à défaut de quoi, la porte n’est jamais loin. Ce modèle s’appliquerait-il aux gouvernements, voire même… aux municipalités ? Poser la question, c’est y répondre.

Aujourd’hui, les barrières qui s’opposent à la réussite des francophones s’imposent également aux immigrés francophones ou francisés. La discrimination systémique dont ces derniers sont l’objet dans le réseau francophone se double de celle subie par les francophones eux-mêmes. Pour les immigrés francotropes – tournés vers le français –, l’amélioration de leur condition passera par une communauté francophone soucieuse de la discrimination qu’elle leur fait vivre, mais aussi par la disparition de cette seconde discrimination systémique que vivent tous les francophones.

 

Texte revu et corrigé pour VIGILE. À l’origine écrit à l’occasion d’une Soirée débat des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) tenue le 7 novembre 2016, publié en tant que « Mot du président Pierre Serré » dans l’Info-IPSO de décembre 2016 ; en ligne 

 

 

 

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